Fruits Rouges

Analyser concrètement une situation complètement nouvelle par François Chesnais

Analyser concrètement

une situation

complètement nouvelle

 par François Chesnais

Le gros des travailleurs reste l’arme au pied » m’a dit un camarade au cours d’une conversation récente. Dans la recherche des  raisons possibles, le plus facile est de l’expliquer par l’action des directions syndicales. Ou encore, dans un ordre d’idées différent, par le poids du « consumérisme » et du fétichisme de l’argent. Je ne crois pas qu’on puisse se satisfaire de telles réponses. L’idée que j’avance est celle qu’il y a, dans la grande masse des travailleurs, une intuition, ou quelque chose de plus fort, de l’ordre de la sidération, de se trouver confrontés à une situation qu’ils n’attendaient pas et à laquelle ils ne s’étaient jamais préparés. À savoir une nouvelle vague de licenciements, venant après celle de 2009 et après les processus de précarisation bien antérieurs encore, dont l’effet est de s’attaquer radicalement à la notion de « travail » dans ses dimensions de dignité professionnelle et de définition sociale (place dans la société et encore pour certains, place dans le mouvement de l’histoire). Les travailleurs commencent à comprendre qu’au mieux, une partie d’entre eux retrouveront un « emploi », ce que les jeunes nomment un « job », pour désigner un emploi dans lequel il est impossible de s’investir, en espérant ne pas tomber dans la pauvreté ou se trouver, en cas d’événements personnels supplémentaires, à la rue. On a donc des « mouvements sociaux » devenus expression passe-partout d’arrêts de travail, de grèves plus longues, de manifestations. Mais il n’y a plus de mouvement social dans le sens théorisé par Jean-Marie Vincent (voir ici les extraits de son travail publiés dans ce n° 48 de Carré rouge). Le mouvement social, au sens plein du terme, a reflué après la fin des grandes mobilisations sur les retraites de l’automne 2010.

 Je fais l’hypothèse, qui n’est pas, je l’espère, un pari pascalien, que le mouvement social est en latence et que, tel un cours d’eau qui passe pendant un temps sous terre, il resurgira dès que des centaines de milliers de gens verront la possibilité d’agir de nouveau ensemble. Le cours politique et social des pays européens est marqué par une grande instabilité. Elle prend différentes formes, et a parfois même celle de grandes manifestations répétées capables de faire tomber un gouverne- ment, comme cela a eu lieu tout récemment en Bulgarie.

Au moment où cet article prend enfin forme un million de personnes ont manifesté dans les villes du Portugal.

Je plaide pour que les questions absolument nouvelles auxquelles les travailleurs sont confrontés soient posées et commencent à être débattues.

Dans le contexte français étudié par Jean-Marie Vincent, le mouvement social, au sens plein du terme, a toujours vu la rencontre, à partir d’une question donnée, de mobilisations « spontanées » ou « autoconvoquées » (les guillemets traduisant le fait que des « militants », encartés ou non, y jouent très souvent un rôle déclencheur ou de relais immédiat) et de structures syndicales, associatives et politiques (qui comprennent des collectifs plus souples) où des militants mènent une activité politique suivie. Lire la Suite

Share