Fruits Rouges

Souveraineté et ordre démocratique par Jacques Sapir

L’accaparement du sur-produit social par la classe exploiteuse est bien le premier problème que notre époque doit résoudre, si c’est encore possible.

Mais dés lors le sur-produit social devenu produit social n’est pas une richesse que l’on peut se contenter de répartir entre tous à la manière du communisme primitif des chasseurs-ceuilleurs, sauf à renoncer à en faire un produit civilisationnel.

La société sans la classe exploiteuse reste une société hétérogène, conflictuelle, ou les « positions » divergent et tendent à rétablir un ordre ancien.

La prophétie d’une société « sans classes » est un redoutable raccourci qui peut en égarer plus d’un. Les classes fondamentales décrites par Marx ne peuvent masquer de profondes inégalités sociales qui pèseront sur la « dispute » concernant la répartition, l’attribution et l’éventuel accaparement du produit social.

Essayons de nous souvenir que Marx était démocrate et non républicain comme le furent l’essentiel des mouvement socialistes européens qui se battirent pour la « sociale », c’est à dire pour un état républicain « authentique ».

L’article de Jacques Sapir que nous reproduisont ici est une intéressante contribution à ce que pourrait être un ordre démocratique à qui serait dévolu la tâche complexe  du « Que faire du produit social ? ».

S’il n’a pas cette prérogative nous pensons pour notre part qu’un ordre démocratique est soit impossible soit un leurre.

Fruits rouges

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Souveraineté et ordre démocratique

par Jacques Sapir

 

La question de la légalité et de la légitimité est directement posée aujourd’hui par le comportement des institutions de l’Union européenne. Ces dernières ont pris le parti de ne considérer que la légalité et de l’établir comme l’unique principe de fonctionnement de l’UE. Mais, elle est aussi à l’ordre du jour en raison de l’irruption du Constitutionnalisme économique, qui était jusqu’à ces dernières années un sujet pour spécialistes mais qui est devenu désormais, à travers la crise de la dette dans de nombreux pays, un objet politique en débat. Le développement d’instances de décision économiques (comme la Banque Centrale Européenne mais aussi la Commission) qui sont déconnectées de tout contrôle démocratique a suscité de nombreuses oppositions. En réponse s’est développée l’idée aujourd’hui répandue qu’un « gouvernement par les règles » pourrait se substituer à un gouvernement du peuple (comme dans la construction européenne), idée qui trouve son expression dans la notion de « démocratie sans démos »[1]. En fait ce sont des exemples de l’entrée du constitutionnalisme économique dans notre vie[2]. La notion de Constitution économique plonge ses racines dans la pensée tardive de F.A. Hayek. La conception qu’avait F.A. Hayek des règles, et dont l’influence tant directe qu’indirecte sur de nombreux auteurs a été importante, justifie son adhésion au constitutionalisme économique. Cette conception a été souvent reprise par des courants économiques qui se fondent en réalité sur des hypothèses fort différentes. Il est ainsi piquant, et assez drole, de voir des économistes néoclassiques se réclamer désormais du constitutionnalisme économique, eux qui, par construction, réfutent le rôle des règles car ils ne croient qu’à la maximisation des choix individuels et rejettent par là même le principe de l’incertitude. On retrouve bien entendu l’importance de la notion de Constitution économique dans l’école américaine du Public Choice[3], mais aussi dans différents mouvements politiques comme le Tea Party. Lire la Suite

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Il faut à tout ce monde un grand coup de fouet. Mouvements sociaux et crise politique dans l’Europe médiévale par Silvia Federici

Il faut à tout ce monde

un grand coup de fouet.

Mouvements sociaux et crise politique

dans l’Europe médiévale

par Silvia Federici

Le texte qui suit est assez long pour un article pour la bonne raison qu’il constitue le premier chapitre de « Caliban et la sorcière » à paraître aux éditions Entremonde en juin 2014. Il est publié en exclusivité par l’excellente revue Période, aussi contrairement à notre habitude, nous ne publierons pas l’intégralité de ce chapitre, mais seulement l’introduction, laissant ainsi à Période la responsabilité du maintien en ligne de ce texte essentiel.

Dés ce premier chapitre l’apport théorique de Silvia Federici est en effet considérable :

– Les prolétaires n’ont pas attendu la révolution industrielle pour menacer l’ordre établi par les classes exploiteuses.

– La bataille a été rude, la victoire possible et à portée de main. Les succès locaux aurait pu se généraliser.

– La force prolétarienne était d’autant plus importante que l’unité hommes-femmes était réelle.

– les travailleurs et travailleuses non qualifiés ont été le fer de lance des combats.

– Les religions dissidentes, les sectes et les hérésies ont fournis les cadres théoriques et organisationnels de la plupart de ces luttes. Ces hérésies étaient somme toute assez proches de l’église primitive et utilisaient le message révolutionnaire des évangiles. Les théologies de la libération ne sont donc pas une nouveauté.

-Menacée dans son pouvoir temporel l’Eglise officielle a été le grand stratège de la réaction.

– La victoire de la réaction sur le mouvement prolétarien au Moyen Age n’a été possible que par l’union des trois classes possédantes, Noblesse-Bourgeoisie-Clergé, qui s’unirent pour créer l’Etat centralisateur. La Bourgeoisie est donc bien dés l’origine cofondatrice de l’Etat central moderne et ne se débarrasse de ses alliés encombrants lors de la Révolution bourgeoise que lorsqu’elle le juge utile et possible.

– L’arme décisive pour vaincre le mouvement prolétarien a été la création de la misogynie d’état. La division obtenue ainsi dans le camp prolétarien devait durablement l’affaiblir. C’est toujours le cas aujourd’hui.

Comme on le voit dés le premier chapitre il est proposé un fondement historique à ce que la pensée critique établit péniblement depuis des dizaines d’années dans une synthèse magistrale de ce que la recherche en histoire à produit de meilleur.

Nous attendons impatiemment la suite et guettons la parution de « Caliban et la sorcière » dont nous aurons certainement l’occasion de reparler.

Fruits rouges

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tumblr_n2ucaeYLF61rngtpmo1_500-280x380L’histoire est un champ de bataille, c’est aussi le cas au Moyen Ầge. Grèves de loyers et de taxes, hérésies communistes, libération sexuelle et luttes des femmes pour le contrôle des naissances, telles sont les aventures méconnues des pauvres et des prolétaires en Europe entre le XIIe et le XVe siècle. Dans ce premier chapitre de « Caliban et la sorcière », publié en exclusivité avec l’aimable autorisation des éditions Entremonde, Silvia Federici fait le récit de ces révoltes antiféodales, et de la contre-révolution aux origines du patriarcat moderne. La sortie de cet ouvrage féministe majeur est prévue pour juin 2014.

 

Il faut à tout ce monde endurer un grand coup de fouet. Un tel tapage s’annonce que les impies se verront jetés à bas de leurs sièges, et les humbles s’élèveront.

Thomas Müntzer, 1524 1.

Certes, après ces siècles de luttes, il est clair que l’exploitation reste présente, que c’est surtout sa forme qui a changé : le sur-travail extrait par les maîtres d’aujourd’hui, ici et là, n’est peut-être pas dans un rapport inférieur au travail total que celui que retiraient ceux d’hier. Mais le changement des conditions de l’exploitation ne me semble pas négligeable […] L’important est le mouvement vers la libération […]

Pierre Dockès, Libération médiévale, 1979, p. 7.

Introduction

Une histoire des femmes et de la reproduction au cours de la « transition vers le capitalisme » doit débuter par les luttes que le prolétariat de l’Europe médiévale (petits paysans, artisans, journaliers) mena contre le pouvoir féodal sous toutes ses formes. C’est seulement en évoquant ces luttes, avec leur cortège de revendications, d’aspirations sociales et politiques et leurs pratiques d’opposition, que nous pouvons comprendre le rôle que les femmes jouèrent dans la crise du féodalisme, et pourquoi le capitalisme devait, pour se développer, anéantir leur pouvoir, comme il le fit durant les trois siècles que dura la persécution des sorcières. Sous l’angle de cette lutte, il ressort que le capitalisme ne fut pas le résultat d’une évolution graduelle accouchant les puissances économiques en gestation dans la matrice de l’ordre ancien. Le capitalisme fut la réplique des seigneurs féodaux, des marchands patriciens, des évêques et des papes, à un conflit social pluriséculaire, qui finit par ébranler leur pouvoir et donner « au monde entier une secousse ». Le capitalisme fut la contre-révolution qui réduisit à néant les possibilités ouvertes par la lutte antiféodale. Ces possibilités, si elles étaient devenues réalités, nous auraient épargné l’immense destruction de vies humaines et de l’environnement naturel qui a marqué la progression des rapports capitalistes dans le monde entier. Il faut bien le souligner, parce que cette croyance en une « évolution » depuis le féodalisme vers le capitalisme, tenu pour une forme supérieure de vie sociale, n’a toujours pas disparu.

Mais on ne peut saisir comment l’histoire des femmes recoupe celle du développement capitaliste si l’on ne s’intéresse qu’aux terrains classiques de la lutte des classes, services en travail, taux de salaire, rentes et titres, et si l’on méconnait les nouvelles visions de la vie sociale et la transformation des rapports de genre que ces conflits ont engendrés. Il ne faut pas les minorer. C’est au cours de la lutte antiféodale que nous trouvons trace de la première occurrence connue dans l’histoire européenne d’un mouvement populaire de femmes s’opposant à l’ordre établi et participant de l’élaboration de modèles de vie communautaires alternatifs. La lutte contre le pouvoir féodal produisit aussi les premières tentatives organisées de mettre en cause les normes sexuelles dominantes et d’établir des rapports plus égalitaires entre hommes et femmes. Combinées au refus des servitudes et des relations marchandes, ces formes conscientes de transgression sociale élaboraient une puissante alternative, non seulement au féodalisme, mais aussi à l’ordre capitaliste qui devait supplanter le féodalisme, démontrant qu’un autre monde était possible, et nous imposant de nous demander pourquoi il ne devint pas réalité. Ce chapitre cherche des réponses à cette question, en examinant comment les rapports entre hommes et femmes et la reproduction de la force de travail furent redéfinis en s’opposant à l’ordre féodal.

Il faut également revenir sur les luttes sociales du Moyen Âge parce qu’elles écrivirent un nouveau chapitre dans l’histoire de l’émancipation. À leur apogée, elles revendiquèrent un ordre social égalitaire fondé sur le partage de la richesse et le refus des hiérarchies et du pouvoir autoritaire. Elles devaient rester des utopies. En lieu de royaume céleste, que prophétisaient les prédicateurs hérétiques et millénaristes, la disparition du féodalisme céda la place à la maladie, la guerre, la famine et la mort – les quatre cavaliers de l’Apocalypse tels qu’ils sont représentés dans la célèbre gravure d’Albrecht Dürer, hérauts véritables de la nouvelle époque capitaliste. Il faut néanmoins prendre les tentatives que fit le prolétariat médiéval pour « renverser le monde » au sérieux, car malgré leur échec, elles mirent en crise le système féodal et, en leur temps, elles furent « authentiquement révolutionnaires », car elles n’auraient pu vaincre sans « un remaniement total de l’ordre social 2 ». Lire la « transition » du point de vue de la lutte antiféodale du Moyen Âge nous permet aussi de reconstituer les dynamiques sociales sous-jacentes aux enclosures en Angleterre et à la conquête des Amériques. Par cette lecture, nous pouvons surtout faire ressortir quelques-unes des raisons pour lesquelles l’extermination des « sorcières » et l’extension de l’emprise de l’État sur tous les aspects de la reproduction devinrent aux XVIe et XVIIe siècles les pierres angulaires de l’accumulation primitive.

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Le Sud : Quelles alternatives ? par Samir Amin

Le Sud :

Quelles alternatives ?

Conclusions du colloque organisé à Alger du 25 au 30 septembre 2013

par Samir Amin

Le projet auquel nous voudrions contribuer est celui d’une utopie créatrice. On peut, si l’on veut donner un nom à cet avenir, à cette perspective, en anglais, dire « value based development », ou encore un développement fondé sur un corpus de valeurs morales, éthiques, sociales qui intègrent la démocratie, la liberté et l’égalité, la solidarité etc. Pour moi, cela s’appelle le « communisme », celui que Marx avait imaginé. Lire la Suite

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Le hussard rouge : Daniel Bensaïd, 1946-2010 par Sebastien Budgen

Le hussard rouge :

Daniel Bensaïd,

 1946-2010

par Sebastien Budgen

Ce texte, initialement publié par International socialism en juin 2010, rend un hommage mérité à Daniel Bensaïd et présente l’avantage de resituer le contexte historique. Il donne à voir  que cette (notre) génération militante a tenté de comprendre et changer le monde ! Nous reproduisons donc ici la traduction de Florine Leplâtre publiée sur la site de Contretemps le 13 juillet 2013.

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Bensaïdbis

« On prétend souvent qu’il faut vivre avec son temps. Ce temps se meurt. Faudrait-il aussi pourrir et disparaître avec lui ? » (2004, pp. 460-461)1

« Mais parce que tu es tiède, et ni froid ni chaud, je te vomirai de ma bouche. » 2

Le temps prélève actuellement un lourd tribut sur les penseurs de la gauche radicale. Il suffit de faire la liste des noms de ceux que nous avons perdus récemment pour prendre la mesure de l’hécatombe : Georges Labica, Giovanni Arrighi, Peter Gowan, Gerald Cohen, Howard Zinn. Le rouleau compresseur avance inexorablement, prenant de la vitesse à mesure qu’il progresse. Chaque mort nous laisse pleins d’horreur et de regrets : encore un allié qui s’en va au mauvais moment, encore un tas de textes mal assimilés, encore un chemin de recherches et de réflexions qui s’arrête d’un coup. Mais pour ceux d’entre nous qui appartiennent à la gauche révolutionnaire, ceux d’entre nous qui sont encore engagés dans des démarches d’organisation, la disparition récente et soudaine de deux camarades en particulier, malgré leurs différences sous bien des aspects – esthétiques, stylistiques, intellectuelles, et de tempéraments – nous laisse dans une grande solitude, surtout en cette conjoncture sombre et incertaine. Lire la Suite

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Analyser concrètement une situation complètement nouvelle par François Chesnais

Analyser concrètement

une situation

complètement nouvelle

 par François Chesnais

Le gros des travailleurs reste l’arme au pied » m’a dit un camarade au cours d’une conversation récente. Dans la recherche des  raisons possibles, le plus facile est de l’expliquer par l’action des directions syndicales. Ou encore, dans un ordre d’idées différent, par le poids du « consumérisme » et du fétichisme de l’argent. Je ne crois pas qu’on puisse se satisfaire de telles réponses. L’idée que j’avance est celle qu’il y a, dans la grande masse des travailleurs, une intuition, ou quelque chose de plus fort, de l’ordre de la sidération, de se trouver confrontés à une situation qu’ils n’attendaient pas et à laquelle ils ne s’étaient jamais préparés. À savoir une nouvelle vague de licenciements, venant après celle de 2009 et après les processus de précarisation bien antérieurs encore, dont l’effet est de s’attaquer radicalement à la notion de « travail » dans ses dimensions de dignité professionnelle et de définition sociale (place dans la société et encore pour certains, place dans le mouvement de l’histoire). Les travailleurs commencent à comprendre qu’au mieux, une partie d’entre eux retrouveront un « emploi », ce que les jeunes nomment un « job », pour désigner un emploi dans lequel il est impossible de s’investir, en espérant ne pas tomber dans la pauvreté ou se trouver, en cas d’événements personnels supplémentaires, à la rue. On a donc des « mouvements sociaux » devenus expression passe-partout d’arrêts de travail, de grèves plus longues, de manifestations. Mais il n’y a plus de mouvement social dans le sens théorisé par Jean-Marie Vincent (voir ici les extraits de son travail publiés dans ce n° 48 de Carré rouge). Le mouvement social, au sens plein du terme, a reflué après la fin des grandes mobilisations sur les retraites de l’automne 2010.

 Je fais l’hypothèse, qui n’est pas, je l’espère, un pari pascalien, que le mouvement social est en latence et que, tel un cours d’eau qui passe pendant un temps sous terre, il resurgira dès que des centaines de milliers de gens verront la possibilité d’agir de nouveau ensemble. Le cours politique et social des pays européens est marqué par une grande instabilité. Elle prend différentes formes, et a parfois même celle de grandes manifestations répétées capables de faire tomber un gouverne- ment, comme cela a eu lieu tout récemment en Bulgarie.

Au moment où cet article prend enfin forme un million de personnes ont manifesté dans les villes du Portugal.

Je plaide pour que les questions absolument nouvelles auxquelles les travailleurs sont confrontés soient posées et commencent à être débattues.

Dans le contexte français étudié par Jean-Marie Vincent, le mouvement social, au sens plein du terme, a toujours vu la rencontre, à partir d’une question donnée, de mobilisations « spontanées » ou « autoconvoquées » (les guillemets traduisant le fait que des « militants », encartés ou non, y jouent très souvent un rôle déclencheur ou de relais immédiat) et de structures syndicales, associatives et politiques (qui comprennent des collectifs plus souples) où des militants mènent une activité politique suivie. Lire la Suite

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