Fruits Rouges

La piraterie transplantée des océans à la terre ferme

La piraterie transplantée

des océans à la terre ferme

par Youssef GIRARD

« pourquoi travailler lorsqu’on peut piller ? »

1492, date de la chute de Grenade et de l’arrivée des navires de Christophe Colomb en Amérique, signe la naissance du capitalisme par ce que Marx appelait l’« accumulation primitive » exercée contre les peuples d’Amérique et d’Afrique. Cette première phase expansionniste qui fut marquée par l’extermination des Amérindiens et la réduction en esclavage de millions d’Africains, permit à l’Occident d’accumuler des richesses par le pillage et l’exploitation. Cela faisait dire à l’auteur du Capital que la naissance du capitalisme fut « célébrée par une sorte de massacre des innocents ».

Analysant l’« accumulation primitive » dans Le Capital, Marx écrivait : « la découverte des contrées aurifères et argentifères de l’Amérique, la réduction des indigènes en esclavage, leur enfouissement dans les mines ou leur extermination, les commencements de conquête et de pillage aux Indes orientales, la transformation de l’Afrique en une sorte de garenne commerciale pour la chasse aux peaux noires, voilà les procédés idylliques d’accumulation primitive qui signalent l’ère capitaliste à son aurore » [1]. Il ajoutait : « les trésors directement extorqués hors de l’Europe par le travail forcé des indigènes réduits en esclavage, par la concussion, le pillage et le meurtre refluaient à la mère patrie pour y fonctionner comme capital » [2]. Les richesses accumulées permirent à l’Occident de financer sa « révolution industrielle » qui engendra une nouvelle phase d’expansion occidentale.

La deuxième phase expansionniste s’exerça contre les peuples des Trois continents – Afrique, Asie et Amérique du Sud – grâce à leur supériorité technique et militaire résultant de la révolution industrielle. Outre les massacres et autres exactions, l’imposition de cette domination engendra l’exportation accrue des capitaux occidentaux et le pillage des matières premières des nations asservies. Dès 1908, le sectateur du colonialisme Paul Leroy-Beaulieu affirmait : « le mouvement colonisateur […] a embrassé tous les espaces restés vacants sur le globe ou habités soit par des peuples endormis et languissants, soit par des peuplades incohérentes, dénuées du sens du progrès et incapable d’exploiter les régions où le sort les a placées. L’appropriation de la planète entre les différents grands peuples progressifs est presque complètement effectuée. […] La colonisation sera, à coup sûr, la principale œuvre du vingtième siècle » [3].

Au sortir de la guerre 1914-1918, l’ensemble de la planète se trouvait sous domination directe ou indirecte des nations occidentales qui s’étaient partagé le globe en colonies et « zones d’influence ». Le partage du monde était « achevé » et il ne restait plus d’espace « vacant » à conquérir. Ainsi, Lénine pouvait écrire que « le capitalisme s’est transformé en un système universel d’oppression colonialiste et d’asphyxie financière de l’immense majorité de la population du globe par une poignée de pays « avancés » » [4].

Durant cette période la fonction et la portée des colonies prend une importance accrue dans le fonctionnement des économies des centres impérialistes. Les traits principaux de ce système dans lequel nous vivons toujours malgré les luttes de libérations nationales des peuples dominés, au niveau économique sont : dans les nations des Trois continents l’asservissement et l’exploitation des peuples dominés ; et dans des nations impérialistes la militarisation des économies nationales afin d’assurer les profits les plus élevés possibles.

La domination impérialiste permet aux nations occidentales d’exploiter les manières premières des pays qu’elles contrôlent et dans le même temps exporter leurs marchandises et leurs capitaux. Afin de tirer le maximum de profit des territoires dominés, les impérialistes y construisent des voies ferrées et des routes, nécessaire pour le transport des matières premières et l’acheminement de leurs troupes. Ils fondent des entreprises industrielles pour l’exploiter les matières premières. Ils ouvrent des écoles dans le but de former un personnel local subalterne répondant aux besoins de leurs entreprises et de leurs administrations. Tout cela étant particulièrement attrayant pour eux puisque, dans les pays colonisés ou dépendants, ils touchent des profits extraordinairement élevés en disposant du monopole sans partage de l’investissement des capitaux. Ces processus socio-économiques engendrent une relation de dépendance entres des pays des Trois continents et les nations occidentales qui leur permettent d’entretenir leur pouvoir et d’intensifier leur exploitation.

L’impérialisme a transformé les pays asservis en réserves de produits agricoles et de matières premières pour l’Occident. L’économie des colonies et des pays dépendants a été contrainte de ce « spécialisé » dans la production d’un ou deux produits consacrés entièrement à l’exportation. En Indochine, ce fut la culture de l’hévéa qui fut imposé à la fin du XIXème siècle ; au Bénin l’huile de palme jusqu’à la crise de 1929 ; et au Sénégal l’arachide. Après les indépendances ces « modèles » économiques propre au pays colonisés et dépendants sont demeurés malgré les politiques volontaristes de certains Etats. Par exemple, le pétrole et le gaz sont les seules ressources de nombreux pays arabes ou du Venezuela.

En 2008, les exportations algériennes qui sont de l’ordre d’environ 80 milliards de dollars, sont constituées à 98% d’hydrocarbures. Le pétrole représente 90% des exportations et environ 75% des revenus gouvernementaux de l’Arabie Saoudite. Au Venezuela, le secteur pétrolier domine l’économie avec à peu près un tiers du PIB, 85 % des bénéfices à l’exportation.

Le développement unilatéral de l’agriculture, la monoculture, soumet les pays dépendants aux monopoles accapareurs de matières premières. Ces monopoles dans les pays colonisés et dépendants, extorquent des matières premières et agricoles à vil prix du fait de la « spécialisation » et du lien de dépendance qu’elle engendre. Le Ghana, dont la source de devises dépend du cacao, a subi directement la baisse de 20% de son prix entre 1996 et 2000. Ses rentrées en devise ont diminué malgré une augmentation de sa production de 130 000 tonnes pendant cette période. Au Sénégal, monoculture de l’arachide qui s’est développée au détriment de l’agriculture vivrière, occupant environ 40% de la surface des terres cultivées, et représente un grave danger pour écosystème du pays.

La non-diversité des économies des pays dépendants provoque un déséquilibre de ces nations qui sont entièrement liées aux fluctuations des prix de leur unique produit d’exportation. De plus, la dépendance de leur économie à l’égard d’un seul produit, les place dans une situation particulièrement vulnérable les empêchant de renégocier les termes de l’échange. A la fin des années 1980, la Côte d’Ivoire qui fournissait plus de 30% du marché du cacao mondial, s’efforça de résister à la pression sur les prix du cacao venant des entreprises qui le commercialisent. Les importateurs se sont alors tournés vers le cacao indonésien dont la production avait progressé parallèlement. En 1980, au moment où le gouvernement indien voulut imposer un prix d’exportation minimum pour le thé, Unilever qui détient 20% du marché mondial de ce produit, et d’autres ont boycotté la production indienne pour contraindre l’Inde à baisser ses prix. La mainmise sur les sources de matières premières à bas coût permet aux centres impérialistes d’imposer leurs prix sur le marché mondial et de vendre leurs produits manufacturés, à haute valeur ajouté, et leurs services à des montants démesurés.

Pour certains pays du Sud, les hommes et les femmes sont devenus des « produits d’exportations » indispensable à la survie économique de ces nations. La part des transferts des émigrés sont particulièrement élevés dans l’économie de nombreux pays arabes. En Jordanie les transferts des émigrés représente 22% du PIB. Cette part est de 15% au Liban, de 9% au Maroc, de 3% en Algérie, 2% en Tunisie et en Syrie. Au Maroc, les transferts des émigrés représente le second poste de recettes en devises après celui des exportations devant le tourisme.

Ainsi, au niveau économique, l’impérialisme apparaît comme l’expression de la recherche de bénéfices et l’obtention de plus-values toujours importantes de la part du capital monopolistique et financier accumulé en Occident. Dans cette perspective, Amilcar Cabral affirmait que « l’impérialisme est la piraterie transplantée des océans à la terre ferme, piraterie réorganisée, consolidée et adaptée à l’objectif de l’exploitation des ressources matérielles et humaines de nos peuples » [5].

Par ce processus s’achève la constitution du système-monde capitaliste qui repose sur des rapports de dépendance, de domination et de soumission entre le centre, l’Occident, et la périphérie, les Autres. Par cette domination, les cercles dirigeants occidentaux ont transformé la majorité de la population du globe en colonisé.

Youssef Girard

[1] Marx Karl, Le Capital, Tome II, Paris, Flammarion, page 197

[2] Ibid., page 199

[3] Leroy-Beaulieu Paul, De la colonisation chez les peuples modernes, Paris, ED. F. Alcan, 1908, préface à la sixième édition.

[4] Lénine, L’impérialisme stade suprême du capitalisme, Moscou, Ed. du Progrès, 1969, page 7-8

[5] Cabral Amilcar, Fondements et objectifs de la libération nationale et structure sociale, 6 janvier 1966, La Havane, Cuba.