Fruits Rouges

Socialisme et psychologie par Victor Serge (1947)

Victor SERGE

SOCIALISME ET PSYCHOLOGIE

Les transformations sociales commencées au début du xxe siècle dépassent de beaucoup en ampleur et en complexité la révolution que les penseurs socialistes du XIXe siècle annonçaient. D’une part, la technologie a atteint une puissance inconcevable il y a cent ou cinquante ans. De l’autre, les sciences se sont développées dans une proportion qui fait paraître ingénues les grandes synthèses du siècle passé. Ceci concerne notamment la connaissance de l’homme. L’œuvre des créateurs de la psychologie moderne, Wündt, Breuer, William James, Freud, Pavlov, Jung, Alfred Adler, Koehler, commence à peine au temps où meurt Marx ; et elle commence à peine, de nos jours, à influencer assez largement la vie sociale : l’Armée Rouge fut la première, en 1918-1920, à donner à ses combattants une éducation idéologique ; l’armée américaine fut tout récemment la première à soumettre ses recrues à un examen psychologique.

Marx n’entendait certes pas ignorer la complexité des mobiles humains, comme tant de ses continuateurs l’ont fait après lui.
« Les hommes, écrivait-il, font leur propre histoire, ils ne la font pas librement… mais dans des conditions directement données, léguées par la tradition. La tradition des générations mortes pèse comme un cauchemar sur le cerveau des vivants. » (Dix-huit Brumaire.)

C’était bien ouvrir une large fenêtre sur l’étude de « l’âme humaine », et déjà pressentir le Surmoi. Mais, par ailleurs, la méthodologie de Marx, dominée par l’analyse du capitalisme et par l’admirable souci de la libération des exploités, s’orientait vers de graves malentendus. La « production des moyens de satisfaire les besoins matériels de l’homme » lui apparaissait comme « le premier principe de toute existence humaine, de toute histoire par conséquent ». (L’Idéologie allemande.) Comme si l’on pouvait employer ici l’expression de « premier principe » autrement que pour la commodité du langage. L’activité de l’être humain forme un ensemble indivisible au sein duquel les instincts de conservation et de reproduction (et peut-être celui de la destruction et de la mort) sont servis et dirigés par le cerveau ; elle ne comporte évidemment ni premier ni second principe. Il serait néanmoins injuste de reprocher au fondateur du socialisme scientifique de n’avoir pas anticipé sur des découvertes futures. C’est un bon demi-siècle après qu’il eût posé les fondements de son œuvre que le caractère de l’homme s’est éclairé par les notions nouvelles de l’influence du milieu pré-natal, de l’influence de la première enfance, du rôle fondamental de la libido, plus important dans la formation de l’individu que celui de la production des aliments. Et la justesse d’ensemble des réquisitoires élevés par Marx contre l’exploitation du travail n’en est en rien diminuée ; de même subsiste la constatation de la domination des moeurs et de la production intellectuelle par le capitalisme.

La pensée socialiste telle qu’elle se fixa au XIXe siècle en s’affirmant comme celle du mouvement social le plus hardiment novateur, procéda souvent par grandes simplifications schématiques, comme il arrive toujours aux doctrines militantes. La science du XIXe siècle lui suffit pendant longtemps ; elle ne lui suffit plus. Pour répondre aux exigences du temps présent, le socialisme doit s’enrichir des connaissances nouvellement acquises sur les mobiles de la conduite humaine. Et, pour cela, secouer l’inertie mentale des grands mouvements stabilisés.

Il n’est plus possible d’opposer à la foi religieuse un athéisme combatif, dérivé de l’anticléricalisme, depuis que l’on voit les racines des croyances se ramifier dans le subconscient et l’inconscient humain, bien en-deçà et au-delà de l’enseignement des églises.

Il n’est plus permis de méconnaître le rôle de l’affectif, de l’irrationnel, dans le comportement de l’individu et des masses ; sur ce point, les derniers bolcheviks, qui sans cesse comptèrent sur la « théorie juste » pour se rallier les masses ouvrières, ont essuyé un cuisant échec.

Il n’est plus permis de méconnaître, en-deçà et au-delà des mentalités de classes sociales, l’importance des caractères ou tempéraments biologiquement conditionnés et formés au cours de la première enfance. Quelle que soit sa formation sociale, l’homme dispose de plus ou moins d’énergie nerveuse et c’est dire qu’il y a des caractères dynamiques (qui, dans le mouvement ouvrier, formèrent souvent les révolutionnaires) et des caractères moins dynamiques (qui, dans le mouvement ouvrier, formèrent souvent les modérés). Les Marx, les Bakounine, les Trotski furent des caractères exceptionnels qui ne peuvent servir de modèles à l’homme moyen que dans une faible mesure.

Il n’est plus permis de méconnaître la psychologie des foules, peu étudiée jusqu’ici, mais dont l’importance ne fait pas de doute aux yeux du témoin d’une panique de nation ou d’armée, d’un lynchage, d’une assemblée chauffée à blanc par une agitation irrationnelle, de la vie quotidienne d’une population soumise à l’écrasement totalitaire de la personnalité. Sous cette rubrique se classent les contagions mentales et les vastes psychoses – tout d’abord celle du complot – que des régimes inhumains ont su exploiter à fond.

Le socialisme scientifique comptait sur un avènement de conscience. Il faisait appel au « prolétaire conscient », il misait sur la puissance du rationnel. Il ne lui est plus permis d’ignorer que la rationalisation passionnelle l’emporte le plus souvent – surtout dans les moments de crise – sur le raisonnement objectif, et que, par conséquent, l’avènement de l’homme à la conscience claire est infiniment plus difficile que ne le crurent les humanistes du XIXe siècle.

Tout un courant influent de la pensée socialiste, de Rosa Luxembourg à Herman Gorter, fonda ses espoirs sur la « spontanéité des masses ». Ses espoirs ont généralement été déçus. Cette « spontanéité », lorsqu’elle s’est par exception manifestée, n’a été que le produit de circonstances exceptionnelles ; et préparée en outre par une éducation favorable elle peut agir dans des directions diamétralement opposées. Il convient, à ce propos, de tenir compte de l’extrême malléabilité de l’intelligence et du sentiment des masses sous l’influence des machineries de propagande.

Les écoles révolutionnaires, encouragées par les victoires de la révolution russe, ont cherché à en tirer des règles de conduite et d’action politique applicables en tout lieu, sinon en tout temps, ce qui les a du reste amenées à diverses formes de dégénérescence et de suicide. Ainsi, lorsqu’en Russie, une opposition à laquelle j’appartenais – tenta de galvaniser par l’agitation une révolution morte, demanda en d’autres termes aux masses un effort qu’elles ne pouvaient plus, qu’elles ne voulaient plus fournir. (Je n’entends pas prononcer ici le moindre blâme sur des oppositions qui eurent l’éclatant mérite de se dresser, désarmées, contre le Totalitarisme montant : mais constater que des illusions psychologiques facilitèrent leur défaite.)

Il est utile, sur ce chapitre, de tenir compte de la brève durée – significative – des grands mouvements révolutionnaires récents. La révolution russe, dans sa période plus ou moins spontanée, dure quelque dix-huit mois, de mars 1917 à l’automne 1918. Elle obéit ensuite à l’Etat bolchevik. La révolution allemande de novembre 1918 est à peu près éteinte en janvier 1919 : trois mois après lesquels elle ne prolonge plus que des soubresauts défensifs. La révolution espagnole, qui répond magnifiquement à l’agression des généraux en juillet 1936, agonise à l’intérieur en mai 1937 : ses élans ont duré une dizaine de mois.

Les rapports entre les masses et les chefs ou leaders posent d’autres problèmes connexes à tous ceux-ci. Nous avons connu l’ère des militants : l’homme d’initiative et de dévouement s’improvisait leader et cela suffisait pour de bons débuts d’organisation. Les organisations embrassant jusqu’à des millions de membres nécessitent maintenant des dirigeants professionnels qui sont de véritables techniciens et dont le contact avec ceux qu’ils dirigent plus qu’ils ne les représentent, est mal assuré, même dans les pays démocratiques. Les organisations du type totalitaire se reconnaissent au culte du Chef, au dressage hiérarchique des cadres, à la structure en partie occulte de « l’Appareil » et il faut convenir qu’elles exercent sur certaines masses une séduction plus grande que celle de leurs rivales démocratiques. Le penchant de plusieurs peuples relativement arriérés de l’Amerique latine pour le caudillisme suffirait à en fournir la preuve, en dehors même des grands systèmes totalitaires dans lesquels les peuples n’ont plus le choix.

Dans bien des cas, la psychologie ne fait que nous révéler comment – et même en vertu de quels intérêts – la collectivité façonne l’homme, cet « animal domestique » par excellence. Dans d’autres cas, elle fait ressortir la nature superficielle et fragile du conscient par rapport à des réactions dont l’origine est plus profonde, plus obscure aussi. Si des statistiques étaient possibles en cette matière, on constaterait certainement que les civilisés équilibrés, c’est-à-dire adaptés en général à des façons de vivre propres à seconder le développement de l’homme et de la société, ne constituent qu’une minorité dans les pays les plus prospères, et que là même, d’autres minorités, impulsées par de vieux instincts ou nettement malades, font à la première un dangereux contrepoids. A titre d’exemple. c’est en sélectionnant les sadiques que les nazis réussirent à former, en tous pays, des personnels de tortionnaires. L’observation la plus sommaire révèle chez tous les peuples la présence d’éléments psychologiquement prédisposés à cet emploi : les « terreurs » des guerres civiles les ont montrés à l’œuvre.

On ne discute plus le rôle des facteurs économiques et de la lutte de classes dans les catastrophes historiques dont nous ne sommes pas encore sortis, telles que l’avènement du Totalitarisme en Russie, l’avènement du Nazisme, les guerres de conquête du IIIe Reich. l’extermination des Juifs. Encore faut-il admettre que le développement économique et les conflits sociaux n’obéissent pas à un déterminisme rigoureux et clairement intelligible, sinon prévisible. Entraînés par les événements, les individus et les collectivités réagissent selon des aspirations plus inconscientes que conscientes, selon des traditions parfois, qui la veille paraissent oubliées, selon des tempéraments, des névroses, des poussées d’instinct élémentaires. La peur apparaît maintes fois comme un mobile plus puissant que l’intérêt économique. Je fus très frappé en lisant une remarquable étude du docteur Bruno Bettelheim sur le comportement des internés antinazis dans les camps de concentration d’Allemagne. J’y retrouvais des observations que j’ai faites, à un moindre degré d’intensité, dans diverses prisons1 et, à un degré de dilution terriblement oppressant, dans la vie quotidienne d’un grand pays totalitaire, soumis à la famine et à la terreur, l’U.R.S.S. L’homme, frustré de la vie entière ou presque, l’homme frustré de lui-même, retombe à une mentalité antérieure à celle des sociétés évoluées. Les internés décrits par le docteur Bettelheim estimaient que le caractère le plus trempé, l’homme le plus conscient de sa personnalité, ne peuvent, « dans les conditions extrêmes » d’une captivité anéantissante, résister plus de six ans… Cette affirmation peut paraître arbitraire, mais elle coïncide exactement avec mes conclusions propres, tirées en des conditions beaucoup moins « extrêmes ». Sans tenir compte de telles études, on ne saurait rien comprendre à l’homme des pays totalitaires.

Les germes du totalitarisme existent dans toutes les sociétés modernes puisqu’ils sont racinés dans les despotismes du passé autant que dans les possibilités d’organisation offertes à l’Etat par la technologie actuelle. On doit à Erich Fromm une des meilleures études sur les conditions socio-psychologiques qui firent lever ces germes en Europe2. Une certaine « liberté », qu’il faudrait en vérité appeler d’un autre nom quand elle n’est plus pour l’homme de la rue que celle de la privation dans une impasse, le plonge dans un intolérable sentiment d’isolement, d’impuissance, de dégradation, de frustration ; la pensée rationnelle devient pour lui inutile et même gênante en ce qu’elle a de noblement impératif. Cet homme angoissé tend alors à abdiquer sa personnalité pour se confondre avec les collectivités qui lui promettent la sécurité dans l’obéissance. Le Chef, en pensant pour lui, le délivre de la responsabilité, de l’initiative, du doute, et lui permet de retrouver l’attitude infantile de l’enfant sous l’autorité du père. Attitude psychologique très ancienne, qui semble même remonter aux origines tribales des sociétés. Le Pape est encore le Saint-Père ; le Tsar de Russie était le « petit père » affectueusement appelé ainsi comme le prêtre, et Staline, « Chef génial »,« notre soleil », s’est fréquemment fait appeler le « Père des peuples ». Chose curieuse, les traits profonds de ces attitudes de masses affamées et désemparées se retrouvent, même autour de nous, dans des pays relativement prospères, dans le comportement de nombreux intellectuels séduits par le prestige de la puissance, enclins à l’adoration du Chef, et plus encore enclins à abdiquer la sévère liberté de considérer la réalité en face ; coupables en un mot d’une véritable trahison de la connaissance objective. Dans tous ces cas, le problème psychologique acquiert pratiquement une importance au moins égale à celle des facteurs économiques immédiats. La preuve en est dans le parallélisme étonnant de deux séries d’événements historiques différents et même opposés. Des régimes totalitaires se sont établis dans un pays à la suite d’une révolution socialiste victorieuse et dans un autre pays à la suite d’une contre-révolution fomentée par les forces réactionnaires d’un capitalisme menacé. Origines sociales opposées, bases économiques opposées au départ, même dénominateur psychologique et par la suite, économies planifiées de types différents. Dans les deux cas, je tiens qu’il faut ajouter au désarroi des masses, à l’énorme insécurité, la fatigue cérébrale due à de longues périodes de sous-alimentation et de tension nerveuse (« situations extrême »). Beaucoup d’hommes moyens abdiquent aisément la pensée autonome quand, pour des raisons de surmenage, ils ne peuvent plus l’exercer ou quand elle leur imposerait des obligations morales trop lourdes .

L’optimisme socialiste ne prévoyait pas de semblables régressions psychologiques, bien que, dans les luttes sociales du XIXe siècle, la barbarie des répressions exercées au nom de l’Ordre, eût offert un sujet d’étude féconde. L’exécution de quelque trente à quarante mille ouvriers parisiens, au lendemain de la Commune de Paris (1871), fut à notre époque la première tentative d’extermination en masse d’une catégorie de vaincus. Le mécanisme politique en fut bien étudié, mais non le mécanisme psychologique.

Le socialisme procédait d’une conception trop simple de l’homme, dont il ne sondait pas les profondeurs redoutables. Il tenait la classe ouvrière pour éthiquement supérieure à la bourgeoisie réactionnaire, à laquelle elle abandonnait le triste monopole des crimes contre l’humanité. Les révolutionnaires, sous ce rapport, n’eurent aucune méfiance d’eux-mêmes. Un peu d’introspection, éclairée par un minimum de connaissance de la psychanalyse, leur eût été précieusement utile. Quelques exemples d’erreurs psychologiques commises par des révolutionnaires, et dont les conséquences furent incalculables, sont faciles à produire.

Le 20 décembre 1917, le Conseil des Commissaires du Peuple de la révolution russe, formé de marxistes pénétrés d’une foi profonde en la cause du socialisme, aux prises avec des difficultés très grandes, mais nullement affolantes, décrétait la formation d’une Commission Extraordinaire de Répression, la Tchéka. Sans doute ces hommes étaient-ils hantés par le souvenir des sanglantes répressions que la classe ouvrière avait subies auparavant et des persécutions dont ils avaient eux-mêmes l’expérience. Il était naturel qu’ils établissent pour le nouveau régime des organes efficaces de défense intérieure. Ils étaient une vingtaine autour d’une table, calmes, et la plupart instruits des leçons de l’histoire. Ils pouvaient à leur gré établir diverses institutions : des tribunaux révolutionnaires, des cours martiales, des tribunaux populaires, des jurys sélectionnés, une haute cour… Ils établirent une Inquisition secrète, jugeant sans entendre la défense, prononçant ses sentences sur dossiers et rapports, de coutume sans voir l’accusé. Ils lui donnèrent pour arme principale la peine de mort dont leur programme réclamait l’abolition. Toutes les autres procédures qu’ils examinèrent certainement présentaient, certes, des inconvénients sérieux. L’impopularité d’un régime révolutionnaire de dictature et de rationnement eût été visible au cours de procès publics ; une défense professionnelle eût facilement embarrassé des accusateurs inexpérimentés. Mais il n’est plus contestable que les dangers que présentait une Inquisition, devenue avec le temps la clef de voûte d’un régime antisocialiste (et qui a fusillé plusieurs de ses fondateurs) étaient les pires… La décision psychologique prise ce jour-là, mériterait une analyse approfondie. On en découvrirait probablement les racines dans un subconscient dominé à la fois par l’insécurité (la peur), un certain enivrement du pouvoir, la rancune, la méfiance à l’égard des masses amenées à des réactions imprévues… Je sais que bon nombre de bolcheviks exécrèrent la Tchéka, je pourrais mettre ici des noms connus. La Tchéka contribua à la victoire dans la guerre civile – l’a-t-on assez dit, – mais en devenant un objet de haine, en dressant contre le gouvernement une grande partie de la démocratie socialiste, elle aggrava aussi la guerre civile et discrédita immensément la révolution à l’étranger. En sélectionnant par la force des choses un personnel d’obsédés et de sadiques – qui allèrent jusqu’à proposer par écrit, en 1918, le rétablissement de la torture (Kamenev fut alors chargé de leur adresser une verte réponse) – la Tchéka devint promptement un ferment de perversion sociale. Une plus grande attention accordée à la psychologie (la leur propre tout d’abord) eût permis aux dirigeants de la révolution de s’épargner cette funeste erreur.

En d’autres circonstances, les dirigeants du parti bolchevik décidèrent de confier la direction administrative des services du Comité Central – le poste de secrétaire général – à un homme manifestement borné, inculte, mais estimé pour sa fermeté souple, opiniâtre, cruelle même, comme le prouvaient les premières fusillades de Tsaritsyne. C’était conférer une primauté pratique au volontarisme administratif sur les qualités d’intelligence, de culture générale, de haut idéalisme représentées par d’autres candidats. On n’y réfléchit pas, on ne s’en rendit pas bien compte. Lénine ne se ressaisit que trop tard. Il professait, lui aussi, le dangereux fétichisme de la « discipline de fer » qui ne signifierait rien si elle n’avait pour objet de faire violence aux consciences.

Tout ceci procédait d’une mentalité révolutionnaire qui, ne s’étant pas étudiée elle-même, n’était nullement en garde contre les germes de mort qu’elle recelait en elle-même. Les avertissements de l’extérieur ne lui manquèrent pas, tardifs en général. Et il convient de souligner ici que l’évolution de la conscience des individus et des groupes est un fait de la vie intérieure qu’il est malaisé d’influencer du dehors sans posséder les techniques appropriées.

Tout récemment, nous avons vu en France et en Italie de grands partis socialistes commettre des fautes psychologiques périlleuses qui leur valurent une rapide baisse d’influence. La stupéfiante méconnaissance de la nature du communisme totalitaire, l’attachement purement affectif à des illusions alimentées par le mythe « révolution 1917 », la crainte inspirée par la puissance stalinienne, l’opportunité politique, les induisirent à se laisser confondre aux yeux des populations inquiètes avec le P.C., en faisant dès cet instant figure d’un « parti frère » du P.C. plus débile, moins résolu, moins appuyé, moins prestigieux et disposé aux capitulations… Rien de plus désastreux que la confusion des antinomies, surtout quand elle apparaît comme un aveu de faiblesse.

Chaque fois qu’une décision politique est à prendre, le caractère des personnes engagées constitue lui-même un facteur déterminant qui ne peut être confondu ni avec l’intérêt individuel ni avec l’intérêt du groupe social, quelle que soit l’importance basique de ces derniers facteurs. L’idéologie s’imprègne du caractère et le revêt à son tour. Or, l’idéologie socialiste, pénétrée de connaissances étendues en économie, en histoire, ainsi que de la riche expérience pratique du mouvement ouvrier, ne dispose encore que d’une psychologie tout à fait insuffisante.

Les établissements financiers, les grandes industries, les polices, les armées, instituent aujourd’hui – parfois très discrètement – des laboratoires de psychologie. Bien que la doctrine officielle de l’U.R.S.S. soit en cette matière singulièrement rétrograde, les cadres du P.C. bénéficient de l’enseignement des écoles de Moscou ; tous les fonctionnaires de la police politique, tous les agents secrets suivent des cours de psychologie appliquée et l’habileté des propagandes communistes camouflées n’est pas plus contestable que leur succès fréquent. Le mouvement syndical indépendant et les organisations socialistes n’accordent encore à la psychologie, dans leurs cercles d’études et leurs publications, qu’une place moins que secondaire.

Les principaux articles des programmes socialistes concernant l’économie – législation ouvrière, sécurité sociale du travailleur, nationalisations des grandes industries et des transports – sont, du fait des événements, à l’ordre du jour de la vie politique d’un grand nombre de pays. Une majorité catholique a voté en Autriche la nationalisation des industries les plus importantes. L’histoire récente a démontré que ces transformations économiques ne suffisent pas à grandir les droits du travailleur et plus largement du citoyen. Il me semble que notre époque impose au mouvement socialiste le devoir essentiel de se faire le défenseur de la démocratie réelle, c’est-à-dire de la liberté et de la dignité de l’homme. Démocratie, liberté, dignité, ces notions très claires sont fréquemment l’objet de falsifications impudentes qui ne sont possibles que parce que les idées ont perdu, dans les luttes du monde moderne, une partie de leur signification traditionnelle, sans que leur signification nouvelle, je veux dire adaptée aux possibilités de notre temps, ait été élucidée. Ce travail indispensable, à propos duquel il faudrait citer Karl Manheim et de nouveau Erich Fromm, ne saurait être accompli sans le concours de la psychologie.

Victor SERGE

(Publié par Modern World, New York.)

Mexico, mars 47.

Octobre-Novembre 1947 – Masses N° 11

  1. Dr. Bruno Bettelheim, Behavior In Extreme Situation in Politics, 1945. – Victor Serge, Les Hommes dans la Prison, Paris. Rieder, 1930. []
  2. Eric Fromm, Escape from Freedom, Farrar & Rinehart, N° 1, 1941. []
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