Fruits Rouges

Il y a 38 ans au Portugal : la révolution des Œillets

Le texte suivant que nous présentons à la sagacité de nos lecteurs est un extrait du brillant travail universitaire d’Ana Saldanha intitulé :

« Révolution des Œillets : transition sociopolitique

et démocratisation au Portugal »

Il a été publié dans le n° 13 de la revue ILCEA (Institut des langues et cultures d’Europe et d’Amérique) publié en 2010 et ayant pour thème : « Les voies incertaines de la démocratisation ». Nous ne saurions trop conseiller la lecture intégrale de l’article qui est consultable en ligne sur le site de l’ILCEA

Les 2 chapitres que nous avons choisis traitent de la période qui va du 25 avril 1974 au 25 novembre 1975.

Il y a de grandes similitudes avec la situation malienne, et s’il faut s’inspirer des luttes du passé, pour préparer l’avenir, espérons que ce texte sera de quelque utilité à la jeunesse malienne (et à celle du monde). Mais comparaison n’est pas raison et il y a aussi des différences, bien entendu.

Nous y reviendrons dans un prochain article.

Fruits rouges

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La Révolution du 25 avril 1974

La caractérisation de l’action militaire qui a permis la chute du gouvernement de Marcello Caetano le 25 avril 1974 n’est pas unanime : l’on parle de coup d’État militaire, de processus révolutionnaire, de révolte. Or, nous considérons que dans la nuit du 24 au 25 avril, il y a eu un coup d’État militaire qui prétendait prendre le pouvoir mais qui s’est transformé, très rapidement, en une révolution. Ainsi, le soulèvement militaire a été suivi 1o d’un soulèvement dans d’autres unités militaires qui ne participaient pas au mouvement initial des capitaines et 2o d’une forte mobilisation et intervention populaires. La synthèse qui en résulte a ainsi transformé ce qui semblait être un simple coup d’État militaire en une révolution. Cette union a d’ailleurs constitué la particularité du processus révolutionnaire portugais et marque les transformations sociales qui suivront. De cette union est née la consigne Peuple-MFA, qui symbolise l’étroite relation qui s’est établie entre les forces armées et la population.

Dans la Radio Clube Português, le 25 avril 1974 à 4 heures, le premier communiqué du Mouvement des Forces armées (MFA)1 a été lu : « Les Forces armées portugaises appellent la population de Lisbonne à rester chez soi dans le plus grand calme. » Les consignes des capitaines n’ont pas été suivies et la population de Lisbonne est immédiatement sortie dans les rues : c’est le début du soulèvement populaire.

Le MFA était pourtant un mouvement assez hétérogène. Dès le début les différences au sein de sa structure se sont fait sentir et ce particulièrement lors de la formation des organes provisoires du pouvoir2. L’organe provisoire constitué pour gouverner, la Junta de Salvação Nacional3 (JSN), était présidé par António de Spínola, un général qui avait des différends avec l’ancien régime mais qui ne prétendait pas détruire les bases du système dictatorial, défendant la continuation de la PIDE-DGS4, l’interdiction du Parti communiste portugais (PCP), le maintien en prison de certains prisonniers politiques et proposant une solution fédéraliste pour les colonies. Outre son président, la JSN incluait en son sein des généraux et autres membres de la hiérarchie militaire qui venaient de l’ancien régime. C’est ainsi que depuis la reddition du président du Conseil, Marcello Caetano, le 25 avril 1974, Spínola et d’autres anciennes élites ont insisté sur la nécessité de réviser le programme du MFA, prétendant une réforme du régime sans révolutionner sa base antidémocratique.

La JSN était donc composée d’éléments qui ne partageaient ni les objectifs définis dans le programme du MFA ni les propositions qui y étaient faites. Désormais, António de Spínola a été nommé président de la République (en attendant l’organisation des élections) le 15 mai 1974.

D’un autre côté, ceux qui détenaient le pouvoir économique ont été dès lors inquiets pour la sauvegarde de leurs intérêts et possessions : il y a eu des transferts illégaux de capitaux, des annulations de commandes, des paralysies de la production, des transferts illégaux d’animaux vers l’Espagne et des champs de céréales brûlés. Ces tentatives de déstabilisation économique ont eu comme réponse l’occupation d’usines et de terres, les travailleurs prenant en main la production et l’exploitation industrielle et agricole. Ainsi sont nées des organisations populaires autonomes : des commissions de travailleurs, de résidents de quartier, de contrôle et de gestion d’entreprises (qui ont été abandonnées par leurs propriétaires), d’occupation et d’exploitation de terres (pour la plupart incultes ou abandonnées). Ces organisations (impulsées par les non-élites) ont été la base d’une nouvelle forme d’organisation sociale et économique et ont eu un rôle fondamental dans le processus de rupture révolutionnaire avec l’ancien régime.

L’évolution du processus révolutionnaire

et la contre-révolution du 25 novembre 1975

Le 16 mai 1974 a été formé le premier gouvernement provisoire, avec la participation de toutes les tendances politiques. Dès lors ont commencé les tentatives d’António de Spínola pour renverser politiquement et militairement le nouvel ordre révolutionnaire. Le 13 juin, lors d’une réunion entre la JSN et le MFA, Spínola a demandé les pleins pouvoirs et a attaqué la Commission coordinatrice du MFA (organisme politique et militaire du MFA), faisant appel à la discipline et à l’obéissance, contre la remise en cause des hiérarchies au sein des Forces armées (FA). Les 8 et 10 juillet, le Premier ministre, Palma Carlos (en connivence avec Spínola), a présenté, respectivement, au Conseil d’État et au Conseil des ministres un Projet de Loi Constitutionnel dans lequel il proposait la dissolution de la JSN et du MFA et l’attribution au président de la République du pouvoir suprême sur les FA. Les deux Conseils ont refusé cette proposition et trois ministres ont alors démissionné du gouvernement. Le 18 juillet, un 2e gouvernement provisoire a été mis en place ayant comme Premier ministre le lieutenant-colonel Vasco Gonçalves, de la gauche militaire et proche des positions et propositions politiques présentées par le Parti communiste portugais (PCP).

Spínola a continué, sans pourtant y réussir, ses tentatives de dissolution du MFA.

Le 28 septembre 1974 il a appelé à une grande mobilisation nationale, la majorité silencieuse, qui devait se concentrer à Lisbonne, devant l’Assemblée constituante, et lui demander de sauver le pays du chaos, du communisme et du gouvernement de Vasco Gonçalves. Cette manifestation avait l’appui des élites militaires, économiques et politiques de l’ancien régime, ainsi que le soutien clair (Parti du progrès et Parti libéral – mouvements politiques d’idéologie fasciste – et Parti de la démocratie chrétienne) ou réservé de certains partis politiques (Parti populaire démocratique [PPD] et Centre démocratique et social [CDS]). Cependant, le 28 septembre, un communiqué de la présidence de la République déclarait l’inconvenance de la marche de la majorité silencieuse et le 29 septembre le Conseil d’État n’a pas accepté la proposition de Spínola de déclarer l’état d’urgence. La tentative de coup d’État a ainsi été arrêtée et le 30 septembre Spínola démissionna. Costa Gomes est alors nommé président de la République et Vasco Gonçalves est nommé pour diriger le 3e gouvernement provisoire.

Une nouvelle tentative de renversement politique a encore eu lieu le 11 mars 1975. Le coup Palma Carlos et la tentative de marche de la majorité silencieuse étaient tous les deux partis du pouvoir politique, notamment d’António de Spínola, alors président de la République, président de la JSN et commandant en chef des forces armées. Cette nouvelle tentative de coup d’État a elle aussi été faite par Spínola, mais cette fois-ci de l’extérieur du pouvoir politique. L’objectif était d’éloigner les militaires révolutionnaires et les communistes du pouvoir politique, lequel serait alors repris par Spínola (qui déclarerait l’état d’urgence). Néanmoins le putsch ne réussit pas, Spínola se retira à Madrid, la JSN fut dissoute (et remplacée par le Conseil de la Révolution) et le MFA s’institutionnalisa.

Le 26 mars 1975 a donc été formé un 4e gouvernement provisoire. Aussi dirigé par Vasco Gonçalves, ce gouvernement a organisé les premières occupations de terres (au sud du pays) et a décrété la nationalisation de la banque et des assurances. Cependant, le 10 juillet, les éléments du Parti socialiste (PS) et du Parti populaire démocratique (PPD) l’ont abandonné ; cette attitude, destinée à déstabiliser le nouveau gouvernement, a été très critiquée par le Conseil de la Révolution.

Le 8 août a été formé le 5e gouvernement provisoire, toujours dirigé par Vasco Gonçalves, avec la participation du Parti communiste portugais (PCP), du Mouvement démocratique portugais – Coalition démocratique électorale (MDP-CDE), des indépendants et des militaires5: « Le 5e gouvernement provisoire a été le plus révolutionnaire jusqu’à nos jours. » (Vasco Gonçalves, dans Cruzeiro, 2002, p. 221.)

Le 13 août, un groupe de neuf militaires6, étant en désaccord avec les propositions du 5e gouvernement provisoire, entre en confrontation avec celui-ci en faisant publier un document, le Document des Neuf, qui fut très critiqué par la gauche militaire :

Le document avait, dans mon opinion, un objectif fondamental : mettre fin au processus révolutionnaire, aux transformations économiques, sociales et politiques vers le socialisme. Il propose l’idée d’une troisième voie pour le Portugal et exprime la réflexion de gauche de la petite et de la moyenne bourgeoisie ainsi que ses peurs par rapport à l’ascension de la classe ouvrière, en général, et du Parti communiste portugais, en particulier. (Vasco Gonçalves, dans Cruzeiro, 2002, p. 204-205).

Les divisions grandirent ainsi au sein de l’Armée. Les divergences entre le PCP et le PS se sont également accentuées et le PS (appuyant le Document des Neuf) a exigé la démission du 5e gouvernement provisoire. Le 19 août, Otelo Saraiva de Carvalho (un des instigateurs les plus médiatiques du MFA) a élaboré un plan politique avec leGroupe des Neuf et a rompu avec Vasco Gonçalves. Le 5e gouvernement provisoire s’est ainsi retrouvé isolé et a démissionné le 6 septembre. Le 19 septembre a été formé un nouveau gouvernement provisoire dirigé par le vice-amiral Pinheiro de Azevedo. Les divergences politiques ne cessaient cependant pas de s’accentuer. Le Portugal était divisé et en pleine crise politique et institutionnelle : d’un côté, par la gauche révolutionnaire, politique et militaire, et, de l’autre, par les secteurs les plus conservateurs ainsi que par les défenseurs de l’ancien régime.

Le processus révolutionnaire a donc été le résultat d’une lutte constante entre des factions et des idéologies avec des objectifs très différents.

La contre-révolution a atteint son paroxysme le 25 novembre 1975. Un mouvement composé de militaires et de politiques préparait un coup d’État, dont l’objectif était d’empêcher la constitution d’une « Commune de Lisbonne » (Mota, 1976, p. 94), de rétablir la hiérarchie et la discipline au sein des Forces armées, de dissoudre le MFA (déjà en train de s’auto dissoudre pour cause de divisions et de confrontations internes) et de préparer une éventuelle confrontation militaire avec la gauche militaire et les communistes. La guerre civile semblait, plus que jamais, inévitable.

Quelques chefs et participants de la conspiration militaire, ainsi que des unités militaires et des représentants politiques (dont des éléments du PS, du PPD et du CDS), se sont installés provisoirement à Porto. L’objectif était de déclencher une guerre civile pour que les troupes qui s’étaient installées au nord du pays puissent réagir et dérouter les mouvements civils, populaires et militaires qui éventuellement se formeraient au sud7 :

Si la division du Nord et du Sud du pays s’effectuait, le Royaume-Uni nous soutiendrait politiquement et collaborerait avec le Portugal à travers des appuis spécifiques. Ils nous ont promis de faire arriver à Porto du combustible pour les avions ainsi que des armes. (Mário Soares, dans Avillez, 1996, p. 491.)

Pour justifier un éventuel déclenchement militaire à partir du Nord, les conspirateurs ont alors élaboré un plan dans lequel la descente militaire sur Lisbonne serait une réponse à un prétendu coup militaire que les communistes et autres forces de gauche seraient en train de préparer à Lisbonne.

Néanmoins, le mouvement conspiratif du 25 novembre était constitué par des éléments idéologiquement hétérogènes. Par conséquent, les conspirateurs n’étaient pas tous d’accord avec cette délocalisation vers le Nord qui provoquerait le déclenchement d’une guerre civile :

J’admets qu’il y a eu une connivence entre le PS et Pires Veloso, notamment avec l’idée de fuir vers le Nord, laquelle, de mon point de vue, était complètement absurde et ne pouvait que conduire à la guerre. Après tout ce temps, je n’ai pas de difficultés à admettre que le PS, en particulier Mário Soares, a voulu être, une fois de plus, un grand protagoniste au milieu de tout cela, pour finalement apparaître à la fin comme le grand héros. (Melo Antunes in entretien à Maria Manuela Cruzeiro, Indy, 27-11-1998)8.

Or, Melo Antunes (un élément du Groupe des Neuf), prétendant éviter une confrontation militaire, est ainsi venu affirmer publiquement, le 26 novembre, que le PCP était un élément politique essentiel pour la construction du socialisme et de la démocratie au Portugal. La guerre civile était ainsi freinée et il n’y a eu aucune invasion du sud du pays par des troupes du nord. Par contre, le mouvement conspiratif a été militairement vainqueur et le processus révolutionnaire freiné. Ainsi, suite aux événements du 25 novembre, le MFA s’est dissous et la hiérarchie militaire a été rétablie.

Ana Saldanha

30 novembre 2010

Doctorante, Centre de recherche sur l’imaginaire (CRI), Département d’études lusophones de l’université Stendhal-Grenoble 3

Notes :

(Les notes ont été réinitialisées, dans le texte initial, il s’agit des notes 13 à 20)

  1. En 1973 un mouvement des capitaines de l’Armée a exposé au gouvernement des revendications à caractère professionnel. Ce mouvement s’est propagé à d’autres branches des forces armées (forces aériennes et marines) et a élargi ses revendications. []
  2. Organes provisoires du pouvoir mis en place lors de la Révolution : Commission coordinatrice du programme du MFA (organisme politique et militaire du MFA), JSN, gouvernement provisoire, Conseil d’État (qui était composé par 7 membres de la JSN, 7 membres de la Commission coordinatrice du MFA et 7 membres désignés par le président de la République). []
  3. Mouvement de Salvation Nationale – mouvement qui résulte d’un compromis entre la hiérarchie militaire et le Mouvement des Forces armées (MFA). La JSN est formée le 26 avril à 1 h 15. []
  4. Police d’intervention et de défense de l’État – Direction générale de sécurité. []
  5. Sans la participation ni du Parti socialiste (PS) ni des partis politiques positionnés au centreet à droite (CDS et PPD). []
  6. Ce groupe de militaires constituait une faction modérée du MFA et s’opposait au document politique du MFA présenté le 8 juillet 1975 : Aliance Peuple-MFA : Pour la construction d’une société socialiste au Portugal. []
  7. La Constitution de la République était déjà élaborée, mais elle n’était pas encore approuvée. []
  8. Cité dans Álvaro Cunhal, A verdade e a mentira na Revolução de Abril, p. 225. []