Fruits Rouges

BUREAUCRATIE ET CORRUPTION AU MALI par Yero HAMADY

Nous publions ci dessous un article publié en  1978 dans les n° 5 et 6  de la revue bimestrielle Peuples Noirs Peuples Africains dirigée par Mongo Beti (1932-2001). Cette revue de grand prestige n’eut qu’un tirage confidentiel (environ 500 exemplaires) et nous ne saurions trop recommander à nos lecteurs de la découvrir ou redécouvrir tant ses contributions à l’histoire africaine et à sa lutte pour l’émancipation restent aujourd’hui précieuses pour les peuples en lutte.

« Bureaucratie et corruption au Mali » conserve aujourd’hui une actualité surprenante, qui en dit long à contrario sur les « changements » intervenus depuis 91 sous les régimes « démocratiques » successifs de Alpha Oumar Konaré et d’ATT.

Mongo Beti a dit de ce texte : « …une réplique africaine a jailli, comme une étincelle. Mais, sans Peuples noirs /Peuples africains, la superbe analyse de Yéro Hamady n’avait pas la moindre chance de paraître dans une publication francophone décente. Inutile de dire combien nous nous félicitons de concrétiser ainsi le rêve que nous formulions dans notre manifeste : donner la parole à la révolte africaine et noire. » 

Et bien il est temps de le faire connaître, car nous avons eu beau chercher, nous n’avons pas pu trouver une analyse plus pertinente, lucide et complète de la situation au Mali QUE CET ARTICLE QUI DATE DE 34 ANS.

Certes bien des chapitres de ce volumineux article mériteraient d’être actualisés et nous invitons nos lecteurs à nous faire part de toute publication qui irait dans ce sens. Les critiques et commentaires seront les bien venus.

Bref c’est long, mais ça vaut le coup !

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BUREAUCRATIE ET CORRUPTION

AU MALI

 par Yero HAMADY

 

Parmi les phénomènes qui caractérisent la vie politique au Mali, la corruption dans les milieux fonctionnaires occupe une place de premier plan. Dénoncée depuis 1963 par l’exprésident Modibo Keita (qui s’attaquait aux responsables « qui se laissent aller aux plaisirs de la chair et du ventre »), elle a continué néanmoins de se développer et a atteint une ampleur telle qu’en fin 1967 une campagne « anti-corruption », appelée vulgairement « Opération Taxis » fut lancée contre les hauts responsables du parti ouvertement incriminés. Dix ans plus tard, le mal sévit toujours : fin 1977, l’actuel président, Moussa Traoré, lance une nouvelle campagne « anti-corruption » au cours de laquelle, une Haute Cour de Sûreté de l’Etat condamne à de lourdes peines des dizaines de fonctionnaires accusés de détournement des deniers publics. Mais le sommet est atteint en février et mars 1978 avec l’arrestation entre autres pour corruption de certains membres du Comité Militaire de Libération Nationale (CMLN), dont le tristement célèbre Tiécoro BAGAYOGO. Parallèlement, des opérations dites « coup de poing » sont menées par le Chef de l’Etat dans divers services financiers de la capitale; à ce propos Radio-Mali lance sa première fameuse phrase : « les Maliens sont riches, mais le Mali est pauvre. »

 Une telle continuité, qui ne manque pas d’étonner, montre que la corruption n’est pas le lot de quelques individus amoraux, comme voudraient le faire croire les promoteurs des diverses campagnes « anti-corruption ». C’est bien au contraire un phénomène vaste et profondément ancré dans toute la couche des fonctionnaires, exclusion faite des employés subalternes et des ouvriers. Cette couche bureaucratique, à laquelle on octroya l’ndépendance avant qu’elle ne s’y soit préparée, ne pouvait que jouer le rôle auquel le colon l’a destinée. C’est dans son ensemble qu’elle est corrompue. Toute campagne anti-corruption qui ne s’inspire pas de cette approche d’ensemble est condamnée à n’être qu’une mascarade.

C’est une telle approche que nous allons tenter d’esquisser dans cet article, qui s’articulera autour de quatre points. Dans le premier chapitre, nous ferons un bref aperçu de la politique économique et sociale de la bureaucratie malienne; dans le second, nous distinguerons les diverses formes de la corruption; le troisième chapitre sera consacré à l’analyse des causes de la corruption; ensuite, nous proposerons des solutions en guise de conclusion.

 Mais auparavant précisons le sens à donner à certaines expressions. Nous entendons par bureaucratie ou couche bureaucratique, toute la couche des fonctionnaires, exclusion faite des employés subalternes et des ouvriers. La bourgeoisie bureaucratique, ou bourgeoisie de la fonction publique, ou bourgeoisie politico-administrative inclut les cadres supérieurs civils ou militaires de l’Etat, des sociétés et entreprises d’Etat ou mixtes; il s’agit donc des fonctionnaires dont les revenus leur permettent un certain embourgeoisement.

 

 

I. – LE REGNE DE LA BUREAUCRATIE MALIENNE

 

1o La politique économique

En 1960 la fraction civile de la bureaucratie malienne accède au pouvoir; en 1968 c’est la fraction militaire qui prend le pouvoir. En 1978, on ne peut qu’être étonné par la faiblesse des résultats obtenus durant ces dix-huit années de règne de la bureaucratie. Aucun des grands problèmes économiques du pays n’a été résolu : l’économie reste une économie de traite enchaînée dans le carcan néo-colonial des [PAGE 12] Accords franco-maliens de 1967 et des Accords ACP-CEF; la politique monétaire est décidée par la France, dont pourtant un ex-ministre des Finances lança à ce propos aux Américains : « la souveraineté nationale implique pour un pays le droit de battre sa monnaie » l’agriculture et l’élevage en sont, du point de vue des techniques, à un stade presque moyen-âgeux et restent à la merci des calamités naturelles; le déboisement et, par conséquent, la désertification du pays s’accélèrent; etc. Ces résultats médiocres font que le Mali est aujourd’hui aussi dépendant qu’avant 1960.

 Or en 1960, le régime de l’Union Soudanaise-RDA décidait de choisir la voie socialiste pour mener le pays à l’indépendance économique. Soutenu par l’euphorie populaire, il voulut s’en donner les moyens en créant des Sociétés d’Etat et, en 1962, le Franc Malien, et en lançant un audacieux plan quinquennal. Pour réussir dans cette voie, le régime avait besoin du soutien populaire comme un fœtus du placenta. La bureaucratie allait elle-même saper ce soutien pour deux raisons essentielles :

 – en reconduisant sans changement l’appareil étatique colonial, qui représentait aux yeux des masses le symbole de l’exploitation;

 – en ne respectant pas les règles d’austérité et de discipline économique qu’exigeaient la politique monétaire et le plan : importation massive de produits de luxe, gros investissements dans l’immobilier (villas dans le quartier Corofina à Bamako); bref, l’embourgeoisement de la bureaucratie était évidente; et cela constituait un facteur de démobilisation.

 La bureaucratie s’attirait ainsi le discrédit du peuple, qui, de surcroît, n’avait pas été préparé aux difficultés consécutives à l’indépendance. Ce discrédit jouait incontestablement au profit des commerçants. Se sentant menacés par la politique socialisante, ils s’adonnaient au sabotage économique organisé : n’ont-ils pas manifesté en 1962 dans les rues de Bamako, contre le Franc Malien ? Pendant ce temps, les théoriciens du parti s’entêtaient à nier l’existence des classes sociales au Mali. Déçu par la bureaucratie, le peuple retournait sa confiance aux commerçants qui, dès lors, n’eurent aucun mal à saper le monopole du commerce attribué à la Société Malienne d’Import-Export (SOMTEX), et à l’Office des Produits Agricoles du Mali (OPAM), tous deux sociétés d’Etat. Le marché noir envahissait les villes et la campagne; la spéculation monétaire, le trafic des céréales, du bétail et des produits manufacturés florissaient aux frontières, malgré la douane et les « Brigades de Vigilance ». Aussi peut-on dire que la bureaucratie a elle-même aidé les adversaires de sa politique, en se discréditant auprès du peuple, et en entretenant le marché noir des villes.

Dès lors, l’échec de l’expérience socialiste paraissait inéluctable, car ses assises économiques étaient sapées. Dès 1965, les forces réactionnaires, représentées au gouvernement par MM. Jean-Marie Kone et Louis Nègre, renforçaient leur audience et leur influence. En 1967, elles parvinrent à imposer les Accords Franco-maliens, qui prévoyaient le retour du Mali dans le giron de l’impérialisme français, comme une brebis égarée rejoignant l’enclos. Mais, Modibo Keita était trop compromis avec le « peuple », la « masse », comme devaient le confirmer les manifestations populaires de juillet 1967 dirigées contre les dirigeants réactionnaires corrompus. Elles entraînèrent ce qu’on a appelé à tort la « radicalisation » du régime. Modibo Keita dissout l’Assemblée nationale, et la remplace par un soi-disant Comité de Défense de la Révolution (C.N.D.R.). Mais la majorité des députés déchus retrouvèrent leurs sièges au C.N.D.R. Ce fut un puissant facteur de démobilisation et de frustration des masses, par ailleurs exacerbées par les agissements de la Milice « Populaire », composée en majorité de chômeurs et de voyous. Toutes les conditions pour un coup d’Etat étaient réunies : il advint le 19 novembre 1968 sans une ombre de protestation. La nouvelle politique eut ainsi de nouveaux hommes pour la mener.

 Les Accords franco-maliens mettent le Mali en demeure d’équilibrer sa balance commerciale. Pour cela, la primauté a été donnée aux activités d’import-export. Un effort soutenu fut fait avec l’aide de l’impérialisme (à travers la CFDT et des opérations de développement agricole notamment) pour développer les cultures d’exportation : la production d’arachide et de coton a augmenté même pendant les années de famine. La folie d’exporter a touché même les cultures vivrières en 1977, avec comme conséquence la pénurie de riz et de mil dès fin 1977. Le riz a ainsi atteint le prix record de 325 FM le kilo dans les magasins d’Etat et les coopératives (le SMIG est de 12500 FM). L’équilibre de la balance commerciale n’est pourtant pas atteint, car en même temps les importations se sont accrues, comme l’atteste la floraison des Sociétés d’Import-Export « Un Tel et Frères » consécutive à la libéralisation du commerce extérieur. Ces importations massives concernent presque exclusivement des produits de consommation et des matériaux de construction : voitures, tissus, transistors, cigarettes, tôles ondulées, produits alimentaires, produits de toilette, etc. Ces activités sont tellement lucratives que même les sociétés d’Etat créées dans le but de revaloriser les productions nationales s’y lancent : la Société Nationale des Tabacs du Mali (SONATAM) importe actuellement des cigarettes étrangères qui lui sapent pourtant son marché, la Société d’Exploitation des Produits Arachidiers du Mali (SEPAMA) exporte directement des tourteaux en RFA, alors que la production d’huile et de savon de la Société d’Exploitation des Produits Oléagineux du Mali (SEPOM) est insuffisante pour le marché national, l’OPAM a exporté des céréales en 1977 et la famine sévit dans le pays en 1978. Ces sociétés d’Etat courent ainsi derrière la rentabilité financière à court terme, s’inspirant de l’exemple de la Société Malienne d’Import-Export (SOMIEX), qui a réalisé en 1977 un bénéfice net de deux milliards de FM. En définitive, ces sociétés d’Etat ne visent plus l’intérêt national, mais se comportent comme des Sociétés privées de la bourgeoisie bureaucratique, à laquelle elles doivent fournir les ressources nécessaires pour maintenir son train de vie et sa politique de démission nationale.

 Cette recrudescence des activités d’import-export est désastreuse pour le pays à plusieurs points de vue :

 – elle accentue la dépendance du pays vis-à-vis de l’extérieur;

 – elle transforme l’épargne des Maliens en super-bénéfices exportés, donc détournés de l’investissement productif;

 – elle étouffe l’artisanat et l’industrie de transformation du pays;

 – elle n’est pas rentable, car la détérioration des termes de l’échange sur le plan international (que ni les CNUCED, ni les conférences Nord-Sud ne peuvent arrêter) réduit inexorablement les revenus extérieurs du pays, malgré l’augmentation du volume des exportations.

 Malgré tous ces désavantages certains, il est impossible au régime actuel de changer de ligne politique, car d’une part cela n’irait pas dans le sens de ses intérêts, d’autre part il a les pieds et les mains liées par les accords franco-maliens et les accords ACP-CEE, qui imposent la « libre  circulation des capitaux et des marchandises » entre l’Europe des Neuf et le Mali.

 Cette politique désastreuse jouit du soutien délibéré des banques : la Banque Centrale du Mali, la Banque de Développement du Mali (BDM), la Banque Malienne de Crédit et de Dépot (BMCD), la Banque Internationale pour l’Afrique de lOuest. Les deux premières sont nationales, la BMCD est mixte, la BIAO est étrangère.

 La BCM est une survivance de la politique d’indépendance monétaire. Elle est actuellement sous contrôle français (son PDG est un Français) et joue au Mali le même rôle néocolonialiste que la BCEAO pour les pays de l’Union Monétaire Ouest-Africaine (UMOA). C’est le principal instrument de la politique de « redressement économique », qui vise l’équilibre de la balance commerciale : elle émet des billets pour la commercialisation des produits d’exportation (c’est-à-dire la traite, puisqu’il faut l’appeler par son nom), et les détruit sitôt la campagne passée. Elle ne finance pas l’industrie nationale, qu’étouffe la concurrence extérieure.

 Le ton est ainsi donné aux autres banques. L’écrasante majorité de leurs interventions se font sous forme de crédits à court ou moyen terme aux commerçants et aux fonctonnaires pour le négoce, la construction de villas ou l’achat de voitures (ici les pots-de-vin et le trafic d’influence jouent un rôle essentiel). Beaucoup de sociétés « Un Tel et Frères » sont ainsi financées : lorsqu’elles font faillite – ce qui est fréquent – il ne reste aux commerçants que l’exil pour de longues années, le temps de préparer un retour remarquable… par les griots.

 Les banques, loin de contribuer au développement économique du pays, ne sont donc qu’un instrument de domination impérialiste par sociétés commerciales étrangères et maliennes interposées, et d’embourgeoisement de la bureaucratie malienne.

 Hélas ! la bourgeoisie bureaucratique ne se contente pas de prêts bancaires : sa principale source de revenus est, en effet, le budget national. Près des trois quarts du budget sont consacrés aux seules dépenses de fonctionnement, la part de l’agriculture et de l’industrie est dérisoire dans un pays dit en voie de développement. En 1976, le budget se chiffrait à 49 milliards de FM, dont : 72 % pour le fonctionnement, 25 % pour la défense, 1/50 pour l’agriculture. En 1977, le budget se montait à 56 milliards, dont 6 de subventions  extérieures. Et pourtant, au Mali, les salaires sont très bas : le SMIG est de 12.500 FM, le salaire moyen de 30.000 FM, un ingénieur gagne 70.000 FM par mois; les petits salariés sont de loin le plus fort contingent de la fonction publique. Où vont donc les 72 % du budget destinés au fonctionnement ? La réalité est que les privilèges monstrueux de la bourgeoisie bureaucratique en engloutissent une part très importante. Les officiers supérieurs, les ministres et les membres de leurs cabinets, les directeurs nationaux et généraux, bénéficient de logements et de plusieurs voitures de service (Mercedes, « 604 » et DS pour les membres du CMLN et du gouvernement, « 504 », R 16 et R 12 pour les directeurs). Selon les services, les cadres supérieurs (comptables, ingénieurs, etc.) jouissent en nombre plus ou moins grand de ces avantages : d’où les démarches occultes des jeunes diplômés pour s’engager dans les services les plus favorisés, comme les banques, les opérations de développement agricoles, Energie du Mali, etc. Pour tous ceux qui ont une certaine part de responsabilité, les primes sont très copieuses : elles peuvent atteindre et même dépasser le salaire nominal (cas des directeurs d’opérations de développement agricole). Les indemnités de déplacement ou frais de mission sont fort appréciables, surtout pour les missions à l’étranger, d’où la grande mobilité de beaucoup de responsables : il arrive qu’un directeur de service se déplace pour l’achat de tôles à Dakar ou Abidjan. Précisons que l’ameublement des villas, l’entretien des voitures et le carburant sont à la charge de l’Etat. Pour l’essence, par exemple, les bons d’essence sont redistribués par les directeurs de service et leurs comptables aux parents et amis, ou même aux chauffeurs de leurs taxis. Des missions factices sont souvent imaginées pour aller passer le week-end ou déposer des parents à des centaines de kilomètres, aux frais de l’Etat.

On ne saurait passer sous silence le gouffre « budgétivore » que constituent l’armée et la police, dont les effectifs – déjà pléthoriques – ne cessent cependant d’augmenter grâce à l’Ecole Militaire Inter-Armes et à l’Ecole Nationale de Police. L’impossibilité pour un pays aussi pauvre que le Mali d’entretenir une armée moderne devrait être évidente pour tout le monde. Dès lors, pourquoi engloutir 25 % du budget dans la défense et non dans la lutte contre la sécheresse et la désertification laissée au Comité Inter-Etats de Lutte contre la Sécheresse, lui-même dépendant de  financements non-africains ? La vérité est que l’armée et la police intégrées en un seul corps ont pour but premier la défense du régime et non celle du pays.

 Ainsi gaspillé, le budget s’avère insuffisant, et le pouvoir a recours à l’augmentation des taxes, au réajustement de l’impôt de capitation, et aux « opérations coup de poing ». Or le problème de budget se situe moins au niveau des recettes qu’à celui de la répartition. Actuellement cette répartition est absolument incompatible avec les impératifs du développement économique.

 La mauvaise allocation des ressources budgétaires et la politique néo-colonialiste des banques rendent indispensable le recours à l’aide extérieure sous forme de subventions budgétaires, de dons et de prêts. Les investissements productifs sont entièrement (ou presque) laissés aux « sources de financement extérieures», véritables dieux nouveaux, soudainement émus par notre misère et l’ampleur de nos problèmes, qui décident pour nous des projets à financer. En ce qui concerne l’aide bilatérale et multilatérale occidentale, elle a pour but de confiner le Mali dans l’agriculture d’exportation : c’est ainsi que les opérations de développement agricole absorbent la majorité des aides. Evidemment, les cultures vivrières reçoivent quelques financements, mais c’est bien pour la bonne conscience et la réduction des dons massifs en cas de famine. Le fameux «transfert de technologie » obéit, lui aussi, à cette même logique; il consiste à financer l’acquisition de matériels déjà élaborés, dont le montage final pourra parfois se faire sur place au Mali, mais pas à favoriser une industrialisation réelle. Le cas de l’énergie solaire est, à cet égard, très éloquent : alors que près de 800 millions de FM sont consentis par diverses sources françaises (FAC notamment) pour l’achat de pompes solaires françaises (projet Diré, Dïoila, Katibougou, etc.), le Laboratoire de l’Energie Solaire du Mali, créé depuis environ dix ans, est moins équipé qu’un vulgaire atelier de chaudronnerie et ne peut même pas procéder à des mesures du … rayonnement solaire. Cette aide néo-colonialiste n’est pas destinée à nous aider à nous passer de l’aide, mais, bien au contraire, elle accentue notre dépendance vis-à-vis de l’extérieur. Elle est cependant nécessaire à la bourgeoisie bureaucratique qui, grâce à elle, peut se permettre le luxe de consacrer la majeure partie des ressources budgétaires et bancaires du pays à son propre enrichissement.

 L’aide socialiste n’est pas exempte de critiques, dans la mesure où une grande partie des apports soviétiques et chinois est détournée de l’investissement productif au profit de l’armée qui, nous l’avons vu, est moins destinée à la défense du pays qu’à la répression.

 Nous avons dit que l’investissement productif est laissé à l’aide extérieure. Force est de constater que, dans la réalité, une grande partie de l’aide est détournée de ses objectifs premiers. D’abord les bailleurs de fonds imposent le plus souvent des experts, dont les traitements diminuent sensiblement les sommes officiellement allouées. Ensuite une part non négligeable est destinée à l’acquisition de voitures pour les cadres maliens et aussi à la construction de logements « de service ». Le cas des Opérations de développement agricole est à cet égard évident et éloquent; citons la ruée sur les Volskwagen « Golf » à l’Opération Puits, et la cité en construction à l’est de Bamako pour les cadres de l’Opération Arachide et Cultures Vivrières (OACV), etc. Ainsi c’est une part relativement faible des aides nominales qui est réellement investie sur le terrain. Notons enfin le cas désormais anecdotique du « Château de la Sécheresse », luxueuse villa construite par l’ex-membre du CMLN, Kissima Doucara, grâce aux aides destinées aux victimes de la sécheresse. C’est un comble, dira-t-on, mais Kissima n’a été arrêté « pour corruption » que quelques années après l’édification de son fameux « château ». Ce retard ne dénote-t-il pas l’existence de beaucoup d’autres « châteaux » et de « carrosses »… du sous-développement persistant ? « Corofina » et « Million-Bougou » (village des millionnaires), coquets quartiers bamakois des dignitaires du régime Modibo et de ceux du régime militaire, donnent une réponse très éloquente à cette question.

2o La politique sociale.

 L’échiquier social sert de révélateur de la politique antipopulaire de la bureaucratie : alors que les mécanismes de l’exploitation économique échappent le plus souvent à la compréhension des masses, la différenciation sociale galopante n’est que trop évidente. Le clivage se situe moins entre les villes et les campagnes qu’entre les bourgeoisies de la fonction publique et du négoce d’une part, et la masse des  paysans, des ouvriers, des artisans, des employés subaltermes et des chômeurs d’autre part.

 La condition des paysans est cependant la plus insupportable (il y a une nuance à faire pour les zones arachidières et cotonnières, où les revenus sont nettement plus élevés). D’une manière générale, la campagne est la grande délaissée de l’indépendance. Presque rien n’y a changé dans les conditions de vie et de travail des éleveurs et des agriculteurs : les mêmes cases, les mêmes houes, les mêmes gourdes et les mêmes cordes pour tirer l’eau de puits de plus en plus profonds, les mêmes maladies et les mêmes morts souvent trop faciles (une piqûre de serpent, ou un accouchement difficile, etc.). Ici, où l’on travaille d’abord pour payer le « droit à la vie », c’est-à-dire l’impôt de capitation, vous chercherez en vain un dispensaire. Cette misère quotidienne, qui ne laisse aucun espoir, voilà la cause de l’exode rural, qui vide la campagne de ses bras valides, réduit la production agricole et surpeuple les villes, et surtout la capitale.

A Bamako, les contradictions sociales éclatent au grand jour, et ce, dans tous les domaines :

 a) Dans l’habitat :

La croissance explosive de la population urbaine due à l’exode rural et à la concentration des fonctionnaires à Bamako, entraîne le surpeuplement des vieux quartiers populaires, et l’implantation sauvage de bidonvilles (Bangoni, Daouda-Bougou, etc.) : ici les fossés sont bouchés ou inexistants, les eaux usées stagnent, les mouches et les moustiques prolifèrent, les maisons en banco sont surpeuplées, mal aérées, et non entretenues; parfois apparaît une jolie villa appartenant à un commerçant ou à un fonctionnaire établi là depuis longtemps. Mais, d’une manière générale, la bourgeoisie préfère les nouveaux quartiers « lotis » : Corofina, Million-Bougou, Djéli-Bougou, etc. Ici les spacieuses villas, abritées derrière des jardins luxuriants, bourdonnent comme des ruches : c’est qu’il faut un grand renfort de climatiseurs pour rendre habitables ces constructions de style européen, particulièrement mal adaptées au climat malien. La plupart sont louées à des services nationaux pour loger leurs directeurs, ou aux ambassades pour leur personnel. Cela rapporte entre 200.000 et 400.000 FM par mois.

 b) Dans les transports :

 Le transport en commun est entièrement laissé à l’initiative privée, d’où la prolifération de taxis (payés à la place et non à la course) et des camionnettes « Peugeot 404 », qui font office de bus. Exaspérés par ce transport en commun insuffisant et incommode, les gens du peuple refluent vers les mobylettes, que viennent leur disputer les voleurs et les policiers lors de rafles excessivement fréquentes. Quant à la bourgeoisie, elle se complaît dans les voitures individuelles, personnelles pour les commerçants, « de service » pour les bureaucrates, dont le nombre augmente à vue d’œil (sur les plaques d’immatriculation). La voiture personnelle ou « de service » est devenue un signe distinctif de bourgeoisie, que beaucoup s’empressent d’acquérir, qui n’ont pas de quoi en assurer l’entretien, et circulent aux frais de l’Etat grâce aux bons d’essence quémandés. Ainsi les rues de Bamako sont devenues trop étroites pour l’amalgame dangereux de vélos, de mobylettes, de voitures et de camions, dont la majorité sont dignes de la casse. De surcroît, les rues sont mal entretenues, pleines de trous, souvent envahies par les ordures. Les accidents sont innombrables : ce sont les piétons et ceux qui vont à vélos ou en mobylettes qui en font les frais.

 c) Dans le ravitaillement :

 Sécheresse et cultures d’exportation s’associent pour affamer ce Mali, qui pourrait être le grenier de l’Afrique de l’Ouest. Autrefois, le village ravitaillait la ville, aujourd’hui c’est le contraire qui se passe. Mais des déficiences de l’infrastructure et les trafics illicites font que le ravitaillement des villages laisse beaucoup à désirer. Les villageois se voient obligés d’envoyer des délégués en ville acheter des produits qu’ils ne trouveront généralement que sur le marché noir, à des prix exorbitants. Quant aux masses urbaines, elles doivent faire la queue des jours durant devant les coopératives de consommation pour quelques kilogrammes de riz et de mil soumis au rationnement (il faut présenter le carnet de famille). Pendant ce temps, les céréales qui transitent cependant par une société d’Etat, l’OPAM se retrouvent étrangement sur le marché noir : c’est là une preuve évidente de la collusion entre bureaucrates et commerçants au détriment du peuple. Quant aux classes bourgeoises, elles sont ravitaillées sans rationnement par les circuits normaux, mais aussi par des circuits spéciaux : par exemple à travers l’Intendance Militaire. Notons enfin que  les pénuries concernent rarement les produits de luxe étalés sur les rayons des super-marchés (Malimag, Jigisèmè, etc.) et destinés à la consommation des étrangers et des bourgeois.

 d) La santé publique :

Dans ce domaine, la politique de la bureaucratie défie toute décence et peut se caractériser par les traits suivants :

 – l’insuffisance de la couverture médicale du pays et son extrême concentration à Bamako et les capitales régionales : l’écrasante majorité des villages maliens n’ont pas de dispensaire;

 – sous-équipement, dotation insuffisante en médicaments des dispensaires publics, des hôpitaux et des maternités : les patients sont tenus d’apporter eux-mêmes tout le nécessaire pour les soins (même l’alcool iodé et l’eau chaude pour le bain des bébés);

 – absence de Sécurité sociale pour les masses : la gratuité des soins dans les dispensaires publics n’est qu’illusoire pour les raisons ci-dessus citées; or les médicaments, ne bénéficiant d’aucune subvention de l’Etat, reviennent cher : nombreux sont ceux qui, ne pouvant payer les ordonnances, les gardent sur eux avec la maladie, ou les laissent en héritage à la progéniture malheureuse; par contre, pour beaucoup de fonctionnaires, les frais médicaux sont partiellement ou totalement pris en charge par les services;

 – honoraires élevés chez les praticiens autres que ceux des dispensaires publics : 1.000 FM par consultation, 23.000 FM par accouchement au Cabinet Médical; ceci constitue une barrière infranchissable pour la majorité des budgets familiaux maliens;

 – manque de conscience professionnelle du personnel médical, qui se traduit par la subtilisation et la revente aux patients des rares médicaments alloués par l’Etat, par le manque d’attention envers les malades non recommandés par des personnages influents ou des amis : c’est ainsi qu’à l’hôpital Gabriel-Touré, de Bamako, des malades et des blessés graves restent souvent des journées entières dans la salle d’urgence sans recevoir aucun soin; certains en meurent, et l’hôpital n’en est pas du tout inquiété;

 – négligence totale de l’hygiène publique : aucune lutte efficace n’est menée contre les vecteurs de maladies tels que les mouches et les moustiques, avec comme conséqunce la  persistance du paludisme, par exemple; l’insalubrité des villes est effarante : la voirie n’arrive à assurer ni l’évacuation des ordures ménagères déposées aux coins des rues, ni la vidange des fosses septiques, dont certaines personnes en désespoir de cause déversent le contenu nauséabond dans les rues sous le couvert de la nuit.

 De cet aperçu rapide, on peut tirer deux conclusions d’une part l’Etat se dérobe à beaucoup de ses charges publiques dans le domaine de la santé, d’autre part, le caractère de classe de la médecine est en train de se renforcer au Mali.

 e) L’éducation nationale :

 Dix-huit ans après l’accession à l’indépendance, 80 % de la population malienne sont analphabètes et le taux de scolarisation des enfants oscille autour de 20 % depuis plus de dix ans. La Réforme de 1962 n’a pas changé l’esprit qui veut que l’école ne forme les jeunes que pour la fonction publique. Or les capacités d’absorption de cette dernière s’amenuisent d’année en année, ce qui permet à des experts étrangers de mauvaise foi de dénoncer l’excès d’élèves au Mali, alors que, le taux de scolarisation restant fixe, le nombre d’analphabètes ne fait que croître en chiffres absolus.

 Or l’alphabétisation des adultes, timidement entreprise en français avec l’aide de l’UNESCO, ne connut pas le succès. Actuellement, elle se fait en bamanan, mais seulement dans le cadre des zones de cultures d’exportation. Elle n’a d’ailleurs que des résultats toujours médiocres : moins de 2.000 alphabétisés depuis le début de la campagne.

 Le système d’enseignement, quant à lui, se caractérise par son inadaptation à la réalité malienne et aux impératifs de son développement, et par la sélection sévère qui opère à tous les niveaux. La langue d’enseignement reste le français, mal enseigné, mal su, cause de retard et d’inarticulation avec la réalité socio-culturelle environnante. La sévérité de la sélection est illustrée par le faible taux de réussite aux différents examens (entrée en septième, diplôme d’études fondamentales, baccalauréat) : ce taux avoisine seulement 33 %. Les échecs sont donc massifs, et les élèves exclus ne peuvent aucunement s’intégrer dans le système productif, car ils n’y ont pas été préparés. Ils n’ont d’autre recours que les écoles professionnelles privées, qui les préparent en majorité aux carrières administratives et commerciales (secrétariat, comptabilité, etc).

 Pour atteindre ces résultats dérisoires, l’Education nationale absorbe 30 % du budget, bien que la construction des classes, leur ameublement et les fournitures des élèves soient à la charge des parents d’élèves, qui payent pour cela des frais d’inscription (5.000 FM par élève) et des cotisations mensuelles de tarif variable. L’absurdité de la situation vient du fait que, si l’on persiste dans la voie actuelle, le budget national entier ne suffirait pas à scolariser tous les enfants maliens.

 Plus qu’une réforme, le système d’éducation au Mali a besoin d’une véritable révolution. Tel n’est pas malheureusement le souci de la bureaucratie, qui trouve dans le système actuel les moyens de pérenniser sa domination sur les masses paysannes. En effet, 100 % des enfants de bureaucrates sont scolarisés, contre beaucoup moins de 20 % des enfants de paysans : la relève semble donc assurée, surtout si l’on tient compte du trafic d’influence et des pots-de-vin, qui interviennent beaucoup dans les orientations des élèves et la distribution des bourses d’étude.

 Pour conclure cet aperçu sur le règne de la bureaucratie, caractérisons-le en quelques mots par la collusion avec l’impérialisme et la bourgeoisie commerçante pour le renforcement du caractère de traite de l’économie malienne, par le détournement du budget, de l’épargne et de « l’aide » vers les investissements non productifs, mais lucratifs pour la bourgeoisie bureaucratique, par l’élargissement du fossé social entre classes bourgeoises bureaucratique et commerçante d’une part, et les masses laborieuses (paysans, ouvriers, artisans, employés subalternes) d’autre part, par le transfert de beaucoup de charges de l’Etat sur les épaules des masses. C’est donc l’Etat en entier qui est concerné par la corruption. Or les campagnes « anti-corruption » ne frappent que quelques malheureux fonctionnaires. Ceci nous conduit à admettre que la corruption se présente sous diverses formes.

II. – LES DIVERSES FORMES DE LA CORRUPTION

L’analyse de la politique économique et sociale de la bureaucratie malienne nous a permis de mettre en évidence le fait qu’elle détourne les ressources nationales de  l’investissement productif d’intérêt national vers les intérêts égoïstes de ses membres. C’est ce phénomène que nous appelons « corruption ». Les voies par lesquelles cette corruption se concrétise sont nombreuses. On peut les classer en se référant à l’Etat : on distinguera alors les formes réprimées et les formes institutionnalisées de la corruption. On peut aussi se référer aux individus concernés par la corruption, dont on distinguera alors les formes délibérées des formes involontaires.

 1o Les formes réprimées de la corruption.

 a) Les pots-de-vin :

 C’est là une réalité de la vie quotidienne que les pots-de-vin sont presque obligatoires pour réussir toute démarche administrative au Mali. Ils se font sous forme de « cadeaux » dont la valeur augmente avec l’importance du personnage sollicité : du paquet de « Gauloises » pour les gardiens de la paix et les petits secrétaires à un million de francs pour – d’après l’hebdomadaire Jeune Afrique – obtenir la signature d’un ministre de la Défense, en l’occurrence Kissima Doucara. Pour toucher un mandat -de la poste, ou obtenir un prêt bancaire, une commission de 10 % promise aux personnages adéquats, accélère bien le processus. L’adjudication d’un projet lors du dépouillement de dossiers d’appel d’offres, la nomination à un poste élevé, l’admission à un concours, l’exonération totale ou partielle des taxes douanières ou des impôts parmi d’autres, peuvent être facilitées par la pratique des pots-de-vin. Il va sans dire que, lors de ces transactions, l’intérêt de l’Etat passe après ceux des fonctionnaires concernés. C’est ainsi que – je cite Radio-Mali – « la douane est pauvre, mais les douaniers sont riches », et que des entreprises et des commerçants sont parvenus à accumuler des arriérés d’impôts et de notes d’électricité se chiffrant par millions, tout simplement en « achetant » les fonctionnaires chargés de les contrôler. On dit couramment, au Mali : « fèn bè ye wari de ye », autrement dit : « tout s’achète ». Quel serait donc le prix de la dignité nationale ?

 b) Les détourmements de deniers publics

 C’est le fait de fonctionnaires de tout rang : receveurs de poste, gérants de coopératives, comptables, directeurs de services dotés de l’autonomie financière… des ministres. L’opération consiste ici à puiser directement dans la caisse  publique, en justifiant au besoin ces sorties d’argent par de fausses factures, de faux bons de caisse, on en faisant surévaluer des marchandises par leurs fournisseurs sous la menace de s’approvisionner ailleurs en cas de refus de leur part (ce qui arrive d’ailleurs rarement car les bénéfices de l’opération sont très souvent partagés).

 Si l’on se réfère aux cas découverts et jugés, les petits fonctionnaires seraient plus nombreux à détourner les deniers publics que les cadres supérieurs. Alors qu’en ce qui concerne les premiers, les sommes détournées sont dérisoires par rapport aux peines encourues, pour les seconds, elles atteignent des millions. Le cas du représentant de la compagnie aérienne « Air Mali », à Dakar, M. Bomboté, est à cet égard éloquent : 84 millions de FM détournés. Mais les jugements des tribunaux maliens reflètent-ils la réalité ? Les verdicts prononcés lors de la dernière session de la Haute Cour de Sûreté de l’Etat permettent d’en douter. Certains inculpés ont écopé des peines de cinq à dix ans de prison ferme pour des détournements inférieurs à 5 millions, alors que M. Bomboté, par exemple, s’en est tiré avec dix ans d’emprisonnement… avec sursis : le prétexte avancé était le remboursement intégral des sommes détournées. On sait que si l’on détourne des millions, c’est pour les faire fructifier (par exemple en construisant des villas à louer), alors que les détournements dérisoires servent souvent à financer… des mariages. Alléger la peine sous prétexte du remboursement ne dénote-t-il pas un soutien tacite ou même une certaine complicité entre les juges et certains inculpés ? En cela il n’y aurait rien d’étonnant : ce ne serait qu’une manifestation de la solidarité de classe, car les juges et les cadres supérieurs qui comparaissent devant eux appartiennent à la même bourgeoisie bureaucratique pour qui l’Etat n’est autre chose qu’une entreprise d’enrichissement. L’appareil judiciaire, qui est un élément essentiel de la machine étatique, apparaît dans ce contexte comme un instrument de défense et de légitimation du règne de la bureaucratie, En d’autres occasions il s’est montré clairement comme le ratificateur de la répression policière. Ici son rôle consiste à couvrir la corruption dans les hautes sphéres de l’Etat, dont il lui faut cependant redorer le blason en sévissant sévèrement contre les fonctionnaires subalternes coupables de « menus larcins ». Tel est le vrai sens de toutes les campagnes « anti-corruption » menées jusqu’à présent au Mali.

 2o Les formes institutionnalisées de la corruption.

 a) Les privilèges exorbitants :

Ici ne sont concernés que les membres de la bourgeoisie bureaucratique. Les privilèges monstrueux qu’ils s’arrogent, comme nous l’avons vu au chapitre précédent, ne sont rien d’autre que des « détournements légaux » des deniers publics.

 Dès qu’un fonctionnaire accède à un poste de responsabilité civile ou militaire, il acquiert aussitôt, comme par enchantement, une villa en banlieue, des voitures, et se met à mener un train de vie extravagant; et tout ceci arrive quelle que soit la situation financière initiale de l’individu concerné. Alors qu’un professeur de lycée, ou un ingénieur, économisant la moitié de son salaire mensuel de 70.000 FM (ce qui est pratiquement impossible vu le coût de la vie au Mali), ne pourrait rassembler en dix ans que 4 millions environ, aucun doute n’est permis quant à l’origine des dizaines de millions engloutis dans les attributs de prestige de la bourgeoisie bureaucratique. Il y a là un détournement massif des ressources budgétaires, bancaires et de « l’aide » extérieure. Ce détournement jouit cependant d’une couverture légale : c’est l’Etat lui-même qui assure à ses enfants gâtés les privilèges exorbitants liés à leurs fonctions et les facilités qui leur permettent d’assurer leur embourgeoisement.

 Cette forme de la corruption constitue un appoint indispensable au mode de vie de la bourgeoisie bureaucratique, un appoint sans lequel elle ne pourrait pas afficher une opulence insolente devant un peuple dont la majorité végète autour du seuil de survie. Plus grave encore, elle est devenue le rêve de toute la jeunesse montante. Chaque élève, chaque étudiant malien rêve d’un poste bien en vue, avec voiture et logement de service dans la capitale : c’est ainsi que, par exemple, la moitié des 170 médecins maliens exercent à Bamako. La jeunesse instruite s’agglutine ainsi à Bamako et réclame avec impatience sa part du gâteau à la bourgeoisie bureaucratique : tel est le sens véritable de toutes les critiques acerbes qui fusent partout autour des théières, devenues le symbole d’une jeunesse oisive et inconsciente de ses responsabilités historiques. Pendant ce temps, toute son énergie s’engloutit dans les trépignements de « Bamako by night », ou se transforme en embonpoint fièrement exhibé comme signe de bourgeoisie. Les connaissances durement acquises  se perdent dans le sous-emploi des bureaux, qui servent de lieux de rendez-vous mondains. Cette énergie et ces connaissances précieuses ne manquent pourtant pas d’exutoire utile et de champ d’application : changer le visage misérable de la campagne en en modernisant l’agriculture, reboiser le Sahel, éduquer les paysans, les soigner, les aider à améliorer leurs conditions de vie, construire des routes et des pistes carrossables toute l’année, des réservoirs d’eau, des barrages, etc. Il y a là de quoi engloutir l’énergie de plus d’une génération. Mais cela n’enthousiasme pas les jeunes cadres maliens trop tentés par les facilités qu’offre la « corruption légale » à ceux qui auraient la patience d’attendre docilement et la chance de voir un parent ou ami grimper dans les hautes sphères.

 Il apparaît donc que cette forme de la corruption, vues son échelle et les couches sociales impliquées, est grosse des plus graves conséquences pour l’avenir du pays. Elle est cependant totalement ignorée des campagnes « anti-corruption », mais cela se comprend aisément.

 b) Le profit « honnête » du système néo-colonial

 Un pays comme le Mali, pauvre en matières premières (il n’exporte en gros que le coton et l’arachide, en quantités d’ailleurs beaucoup moindres que d’autres pays tels que le Sénégal et le Nigéria), intéresse l’impérialisme plutôt à cause du débouché qu’il offre aux produits manufacturés. Or ces produits n’intéressent en gros que la bureaucratie, et par suite de l’imitation, d’autres couches sociales urbaines. Quant à la paysannerie, qui constitue environ 90 % de la population, elle n’a ni le pouvoir d’achat, ni les habitudes de vie requis pour consommer la plupart des produits industriels importés à si grands frais. Si le sucre lui-même est considéré dans les villages maliens comme un produit de luxe, que dire alors des voitures et du carburant qu’elles consomment, de l’alcool, des conserves alimentaires, des habits et tissus de luxe, des cigarettes, des produits de toilette, des meubles importés et d’autres produits « exotiques », qui constituent la majorité des importations du Mali ? Des productions nationales, la bureaucratie ne consomme que le riz, le mil, les tubercules, la viande, le poisson et les légumes; elle boude les produits de l’artisanat (qui se tourne vers les touristes) et des industries locales (tissus COMATEX, cigarettes SONATAM, etc.), qui sont ainsi étouffés. C’est une raison pour laquelle les sociétés d’Etat à vocation industrielle (la SONATAM, par  exemple) se tournent vers les activités d’import-export.

Il ressort de cette analyse que le fonctionnaire malien, aussi honnête qu’il puisse être, se comporte sur le plan économique comme un agent du système néo-colonialiste, qui tend à maintenir le Mali dans la production agricole, à empêcher son industrialisation, afin de le préserver non pas en partenaire économique, mais en tant que débouché immédiat pour ses produits.

 Il importe d’insister sur ce point, car le comportement économique (et politique) que nous évoquons par le terme « profit honnête » est un obstacle important pour toute politique d’indépendance économique. Nous avons vu plus haut comment ce comportement a favorisé la floraison du marché noir, qui a rongé la valeur du franc malien et provoqué son échec. Ce comportement empêche également le développement des industries locales. Il explique aussi, en grande partie du moins, la conclusion des accords franco-maliens de 1967, qui permettent à la bureaucratie d’importer de France, sans limitation aucune, les produits de luxe dont elle a besoin.

3o Corruption délibérée et corruption involontaire.

 Les fonctionnaires qui perçoivent des pots-de-vin, détournent les deniers publie, ou jouissent de privilèges exorbitants liés à leur fonction ont-ils conscience de la corruption dont ils sont l’objet ? Vouloir répondre à cette question, c’est-à-dire vouloir classer les cas de corruption en formes délibérées et en formes involontaires, constitue une tâche difficile, car interviennent non seulement l’acte de corruption, mais aussi la conscience politique de l’individu concerné, sa capacité intellectuelle de juger la portée de son acte, et même sa conception de la morale. Selon les individus, un même cas de corruption peut être perçu de manière différente. Il peut arriver aussi qu’un fonctionnaire mette en cause la légitimité du pouvoir public, et de ce fait, ne se sente pas coupable de corruption en détournant par exemple des fonds publics. Nous voyons donc que la question soulevée ici nous renvoie à l’analyse des causes mêmes de la corruption : c’est l’objet du chapitre suivant.

 

(fin de la 1ère partie publiée dans le n° 5  de Peuples Noirs Peuples Africains – Septembre-Octobre 1978)

Yero HAMADY

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BUREAUCRATIE ET CORRUPTION

AU MALI

(suite et fin)

 par Yéro HAMADY

 

III. DES CAUSES DE LA CORRUPTION

 A l’observateur qui se penche sur les causes d’un phénomène aussi vaste, il s’offre un tableau d’une extrême complexité. Pour le comprendre. il est nécessaire de remonter aux origines même de la bureaucratie. Le colonialisme, qui a créé cette cohorte d’auxiliaires serviles, apparaît comme l’accusé no 1. Cependant, il n’est pas seul en cause. Certains traits de la société malienne précoloniale ne s’adaptent pas au contexte nouveau créé par l’impact du colonialisme, et incitent à la corruption. De même, nous devons reconnaître que l’indépendance a, paradoxalement, joué comme un catalyseur sur le phénomène, en lui donnant une échelle beaucoup plus grande.

 1. Causes relevant de la période coloniale.

 Dans le procès du colonialisme, la première charge à inscrire au dossier de l’accusation, c’est d’avoir extraverti l’économie du pays à son profit, et créé une couche de marionnettes africaines pour la gérer. Aider le colon dans sa tâche d’exploitation forcenée, d’humiliation et de répression féroce, ce ne peut être que l’œuvre d’individus ayant rompu avec la cause de leur peuple, et lié leur intérêt à celui des étrangers. C’est en ce sens que nous pouvons parler  de leur corruption par le colonisateur, qui s’y est pris en usant de deux leviers : l’aliénation culturelle et les privilèges matériels coloniaux.

 a) L’aliénation culturelle :

Elle se fait principalement par le biais de l’école nationale française, dont la première au Mali portait le nom très caractéristique d’ « Ecole des Otages ». En effet, l’objectif final visé par l’école, est de faire des Africains qui passent par elle, de véritables otages cuIturellement attachés à la France. Le romancier Cheick Hamidou Kane, dans L’Aventure ambiguë, assure que « l’école fascine les âmes », et que, « mieux que le canon, elle pérennise la conquête ».

Frantz Fanon, dans Peaux noires, casques blancs, et Catherine Valabrègue, dans L’Homme déraciné, analysent les mécanismes psychologiques par lesquels s’opère l’aliénation en milieux créole et arabe. Il ressort de ces analyses que l’aliénation a le plus d’effet sur les enfants de 7 à 12 ans. Alors que ceux-ci n’ont pas encore assimilé les valeurs culturelles de leur milieu d’origine, qu’ils ne sont pas encore en mesure de juger ce qu’on leur apprend, la sous-culture française s’infiltre « lâchement » dans leur subconscient, qu’elle pétrit à son gré, de manière presque indélébile.

L’aliénation s’opère principalement par le biais de la langue, car, d’après Frantz Fanon, «parler une langue, c’est assumer le poids d’une culture. »1

L’histoire africaine est particulièrement falsifiée, sinon carrément niée. C’est ainsi que l’on peut lire sous la plume de Georges Burdeau, professeur à l’Université de Paris II : « dès lors qu’il est de bon ton de faire le procès du colonialisme, la première charge à inscrire au dossier de l’accusation, serait d’avoir inoculé le virus historique à des peuples sans passé sinon sans mémoire »2. Il est vrai que l’histoire falsifiée enseignée à l’école coloniale française est pire qu’un virus : l’histoire africaine réduite à celle de la conquête, les héros africains présentés comme des bandits, des « rois sanguinaires » (Samory, Chaka, etc.), l’Egypte ancienne artificiellement blanchie, etc.

 Le principal effet recherché par ce choc culturel consiste à semer dans le cœur des enfants africains le doute à propos de leur personnalité culturelle, attaquée et niée de toutes parts.

 La négation des valeurs africaines s’accompagne de l’apologie de la civilisation française, qui fournit enfin un repère aux âmes africaines perdues dans le vide historique et culturel.

 Ce « lavage de cerveaux » systématique amène ceux qui le subissent à se sentir plus à l’aise dans leurs « masques blancs » que dans leur « peau noire », à se croire différents du peuple dont ils sont cependant issus. C’est ce sentiment qui leur permet d’avoir bonne conscience tout en servant d’intermédiaires dans le processus d’exploitation effrénée des masses africaines, de rester aveugles à leur misère de plus en plus odieuse.

 L’enseignement colonial vise également la limitation des connaissances dispensées aux Africains, afin de ne pas leur permettre de comprendre et, par suite, de remettre en cause les assises réelles du système colonial. C’est un enseignement au rabais, préparant tout juste aux emplois subalternes : rédacteurs d’administration, instituteurs, etc. Ainsi formée, « l’élite » africaine est amenée à accepter toutes les compromissions avec le colonisateur sans en comprendre toutes les implications ultérieures. C’est ainsi qu’à la veille des indépendances, les gouvernants africains signent avec la France des accords dits de coopération qui, en réalité, pérennisent la dépendance coloniale : « garantie » monétaire, libre circulation des capitaux et des marchandises, etc. (le Mali, après une expérience d’indépendance de courte durée, revient, en 1967, à ces mêmes accords). Aussi peut-on admettre avec Amilcar Cabral que les difficultés de l’Afrique après les indépendances s’expliquent, dans une certaine mesure, par une « crise de connaissances » chez ses dirigeants.

 L’anti-communisme a constitué un souci permanent des autorités coloniales. La culture française elle-même est épurée de tout son côté progressiste avant d’être offerte en pâture aux Africains. Le silence complet recouvre le mouvement communiste international et les luttes de libération nationale engagées sous d’autres cieux. Lorsque des rumeurs réussissent à filtrer, elles falsifient la réalité : l’on parle, par exemple, de la « main de Moscou », ou de la « rébellion » de l’UPC.

 Le sentiment d’appartenir à une élite, la « crise de connaissances » et la peur du communisme constituent donc les résultats profonds de l’œuvre d’aliénation culturelle. A cela il faut ajouter l’aspiration à vivre, à consommer, à s’organiser « à la française ». L’aliénation culturelle prépare donc « l’élite » africaine à jouer le rôle que lui confie le colonisateur en lui passant les rennes des Etats lors de la parodie d’indépendance : elle constitue donc la cause première de la corruption de la bureaucratie.

 b) Les privilèges matériels coloniaux :

 Malgré son ralliement à la civilisation et à la cause françaises, « l’élite » africaine se heurte quotidiennement au mur du racisme français dans les colonies et dans la métropole. C’est autour de ce racisme que se cristallise sa révolte. Celle-ci, par conséquent, se situe au niveau culturel et juridique : les poètes chantent les valeurs nègres, les syndicalistes réclament : « à travail égal, salaire égal », les politiciens exigent : « un homme, une voix ». Pendant ce temps, les masses ouvrières et paysannes, par des grèves et des soulèvements (sauvagement réprimés), remettent en cause les assises économiques du système colonial. Bien que « l’élite » se déclare étrangère à ces manifestations, un rapprochement s’effectue entre les députés africains et le PCF, seul parti métropolitain à soutenir leur lutte : le Rassemblement Démocratique Africain, créé en 1946, s’affilie au PCF.

Pressentant le danger couvant derrière ces divers rapprochements, les pouvoirs coloniaux décident d’y mettre fin en usant de divers moyens politiques et économiques. C’est dans ce but qu’est votée, en 1950, la loi Lamine Gueye; « cette loi se trouve à l’origine de la formation de la bourgeoisie administrative, dont les intérêts vont désormais se préciser, se distinguer de ceux du peuple paysan. Cette loi aligne le système des traitements publics dans les pays d’outre-mer sur le barème métropolitain pour tout revenu supérieur à l’indice 223 (rendu équivalent à l’indice 100 français). L’Afrique et Madagascar vont désormais connaître deux systèmes de revenus, l’un applicable aux fonctionnaires et calqué sur l’échelle française, l’autre réservé aux salariés et paysans, c’est-à-dire à l’immense majorité de la population, »3

Cette stratégie des pouvoirs coloniaux ne reste pas sans effet. Dès 1951, le RDA se désolidarise du PCF et adopte une stratégie réformiste, qui consiste à se servir des mouvements de masse comme épouvantail pour réclamer un peu plus de pouvoir tout en restant dans les cadres de la Communauté Française.

 Ainsi, en accordant aux fonctionnaires africains des privilèges en rapport avec les possibilités d’une puissance industrielle et coloniale, le colonisateur vise deux buts :

 – consolider leur attachement à la France au détriment des intérêts des masses africaines;

 – leur donner les moyens d’imiter les habitudes de vie et de consommation françaises, auxquelles l’aliénation culturelle les fait rêver.

 A la conférence de Dakar, en 1957, l’alignement sur le barème français est abandonné, mais les privilèges et les habitudes acquis resteront même après l’indépendance. Au Mali, les salaires restent bloqués à leur niveau de 1953, bien que constituant une charge trop lourde pour le budget d’un pays qui se dit en voie de développement.

 Il ressort de cette analyse que les privilèges matériels coloniaux constituent également une cause importante de la corruption des fonctionnaires, dont les effets prolongent et consolident ceux de l’aliénation culturelle.

 2. Facteurs incitant à la corruption après l’accession à l’indépendance :

a) Le péché originel : l’indépendance non préparée :

 Après le courageux « Non » de la Guinée, lors du référendum gaulliste de 1958, l’idée de former une communauté avec la France tombe en désuétude. C’est alors que l’Assemblée du Soudan Français, où domine le RDA, demande l’indépendance pour la Fédération du Mali. C’est ce qui explique que, dans les annales du RDA, on ne trouve nulle trace d’un programme d’indépendance élaboré (alors que, dès 1953, des intellectuels révolutionnaires, qui formeront plus tard le Parti Africain de l’Indépendance, exigeaient l’indépendance en précisant son contenu socialiste). Dès lors, le fait que l’US-RDA (Union Soudanaise : section soudanaise du RDA) se réclame, le 22 septembre 1960, du socialisme scientifique, semble plutôt résulter d’une attitude pragmatiste due à l’archarnement excessif des pouvoirs français contre la Fédération du Mali. En tout cas, il ne change en rien le fait que l’US-RDA n’a pas préparé l’indépendance. Celle-ci, pour la majorité des cadres du parti, n’a d’autre signification que le remplacement pur et simple des fonctionnaires coloniaux français, et l’imitation du modèle français de gouvernement, et surtout son apparat. C’est pourquoi la succession des événements consécutifs à l’accession à l’indépendance correspond à la description suivante :

 « C’est l’époque de l’éclosion quasi éruptive des ministres, directeurs et chefs de cabinet, ambassadeurs et colonels, directeurs d’offices de toutes sortes, présidents-directeurs généraux de régies ou d’entreprises nationales… Quiconque n’est pas encore quelque chose se croit appelé à le devenir bientôt. C’est un feu d’artifice ininterrompu de nominations, d’avancements, de promotions, de parachutages; il n’en fallait pas davantage pour faire perdre la tête à une bonne partie – sinon à la majorité – des fonctionnaires déjà en place et des diplômés d’université alors peu nombreux. C’est un cyclone épouvantable… déchaînant prévarications et course au plaisir, vices et jalousies, une accélération éperdue de l’exode rural. »4 

Ainsi, des responsabilités importantes sont confiées à des « militants de longue date » du parti, ex-fonctionnaires coloniaux, qui n’ont ni la qualification requise, ni une expérience véritable de luttes au service du peuple. La majorité d’entre eux s’avèrent incompétents et d’une faible conscience politique. Ils s’accrochent cependant à leurs postes, à cause des privIèges matériels et sociaux associés, auxquels ils pensent avoir droit après les « sacrifices » qu’ils ont consentis pour la cause du parti.

 Cette situation donne naissance à plusieurs phénomènes, qui reflètent les divers aspects d’une corruption à grande échelle. Conscients de leur incompétence, les nouveaux responsables savent qu’ils risquent à la longue d’être relevés : c’est pourquoi ils essaient de tirer le maximum de profit de leur situation, en investissant l’argent soutiré à l’Etat dans l’immobilier et les affaires (villas à Corofina, fermes, taxis, etc.). D’autre part, pour retarder l’échéance de la relève, ils usent de plusieurs moyens :

 – pour éviter toute concurrence, ils s’entourent de  collaborateurs sûrs, en général des parents ou des amis : c’est le début du népotisme;

 – ils empêchent les jeunes cadres de faire la preuve de leur compétence en bloquant toutes leurs initiatives et en les corrompant par des avantages matériels « de service »;

 – pour rester dans les grâces de leurs chefs hiérarchiques, ils n’hésitent pas à les corrompre à coups de flatteries et de présents payés par l’Etat : « échantillons » de produits issus des entreprises nationales, par exemple;

 – ils s’assurent le soutien d’Allah et/ou des génies en payant très cher les services des marabouts et des féticheurs.

C’est par de telles astuces que des responsables corrompus et incompétents restent de longues années à leurs postes.

 Evidemment, l’absence quasi générale de cadres compétents au lendemain de l’accession à l’indépendance, ne peut être mise sur le dos de l’US-RDA : c’est le résultat de la politique culturelle du colonialisme français. Ce que nous reprochons au parti, c’est de n’avoir pas élevé la conscience politique de ses cadres en les trempant dans une lutte réelle (donc nécessairement populaire) pour l’indépendance, c’est d’avoir associé aux postes administratifs des privilèges injustifiés prenant le pas sur les responsabilités, d’avoir conçu les nominations comme des récompenses pour services rendus au parti, ce qui mettait les responsables à l’abri des relèves pourtant nécessaires vu leur incompétence évidente. Toutes ces erreurs ont permis à la corruption de s’instaurer dès les premiers mois de l’indépendance dans les plus hautes sphères de l’Etat et du parti, et de prendre par la suite une ampleur démesurée.

 b) L’exemple des chefs :

 Alors que, sous le colonialisme, presque tous les fonctionnaires africains étaient également brimés et acculés aux postes subalternes, l’accession à l’indépendance introduit une profonde différenciation entre eux. Certains deviennent ministres, députés, ambassadeurs, directeurs, bénéficient d’énormes avantages matériels et sociaux associés à leurs postes, tandis que les autres, qui constituent la majorité, sont laissés pour compte. Le luxe, l’aisance affichée insolemment par les premiers ne peuvent que susciter le ressentiment, l’envie parmi ceux qui en sont privés. Ces derniers,  dont la faible conscience politique ne leur permet pas de s’élever jusqu’à dénoncer la corruption, s’estiment victimes d’une injustice, qu’ils essaieront de réparer en se laissant corrompre à leur tour. Le désir de se hisser – dans les apparences, du moins – au même niveau que les hauts responsables, de mener le même train de vie qu’eux, explique beaucoup de détournements de fonds publics et de recels de pots-de-vin de la part des petits fonctionnaires.

 c) L’éloignement du peuple de la vie politique :

 L’US-RDA devient, à partir du 22 septembre 1960, l’unique parti du pays. Elle se veut parti de masse, mais, en réalité, une différence se fait entre les « cadres » et les « masses » : les premiers seuls sont éligibles aux postes de responsabilité, les autres sont condamnés à n’être que des militants de base. Les cadres se recrutent principalement parmi les fonctionnaires, car pour devenir membre d’un quelconque bureau il est nécessaire de pouvoir s’exprimer dans la langue officielle, le français : ainsi la bureaucratie étend sa mainmise sur le parti. Les paysans, les ouvriers et les artisans qui, le jour, sont confrontés aux représentants d’une administration de type colonial, se retrouvent face à face avec ces mêmes personnes en réunion du parti, sitôt le soir venu. Le mépris et la crainte qu’inspire l’administration rejaillissent sur le parti : les masses se détournent de lui et tombent dans l’indifférence et la résignation, renforcées par le caractère de plus en plus contraignant qu’acquiert tout parti privé de soutien et de critiques constructives.

 Cette situation influe sur tous les aspects de la vie politique, sociale et économique du pays, en particulier sur le phénomène de la corruption. Alors que la conscience populaire est unanime à condamner les crimes, les vols, les viols, elle semble cependant admettre les détournements de fonds publics; elle restitue à ceux qui s’en rendent coupables toute la confiance, la considération et le respect dont ils bénéficiaient avant d’aller en prison. Cette attitude trouve son origine pendant la période coloniale, comme le montre l’exemple suivant tiré de l’histoire du Zaire : en 1956 Lumurnba fut accusé d’avoir détourné 126.000 F par les autorités coloniales, qui voulaient ainsi le discréditer aux yeux du peuple congolais; il purgea deux ans de prison. Mais, « bien loin d’abattre Lumumba socialement, son emprisonnement lui valut un regain de popularité. Les Zaïrois, à  l’exception des rares serviteurs zélés de la colonie, ne considéraient pas comme une indignité de spolier l’occupant colonial. Les injustices commises à l’égard des colonisés et l’illégitimité du système colonial étaient devenues tellement flagrantes qu’elles transformaient en prouesses ce que le colonisateur considérait encore comme des délits de droit commun »5.

Cet état d’esprit existait non seulement au Congo, mais dans toutes les colonies, en particulier au Mali, où il a survécu au colonialisme. Cela est dû au fait que d’une part, les masses populaires ne se sentent pas plus concernées par le pouvoir national que par celui de l’occupant colonial et, d’autre part, elles sont témoins de détournements énormes et flagrants, pratiqués impunément par les plus grands responsables du pays. Dans ce contexte, les petits détournements apparaissent plutôt comme des actes de justice, ce qui constitue en quelque sorte comme un encouragement.

 Sous un autre aspect, cette même attitude pousse la société malienne à traiter de fugari (lâche, incapable) tout jeune fonctionnaire ne profitant pas de sa position dans l’appareil étatique pour s’arroger les attributs de prestige dignes de son « titre », c’est-à-dire de son diplôme. La société considère toujours le diplôme comme un tremplin permettant d’accéder aux hautes sphères d’un Etat resté étranger, dont il faut tirer le maximum de profit. En effet, dans la plupart des villages maliens, où il n’existe ni dispensaire, ni école, les masses s’estiment lésées en payant l’impôt et les diverses taxes. Le fait qu’un de leurs parents détourne des fonds publics et en partage avec eux les bénéfices, constitue à leurs yeux la récupération d’une partie des biens dont l’Etat les a spoliés : cela est donc parfaitement digne et mérite toutes les bénédictions. Au contraire, en demeurant honnête vis-à-vis de l’Etat, le fonctionnaire d’origine villageoise donne l’impression de participer activement à la spoliation sans tenter d’en diminuer les effets; il est jugé comme un déraciné, un lâche, et n’a droit à aucune considération : il est au contraire maudit. En ville, le sentiment de spoliation est moindre que dans les campagnes; mais cela est compensé par l’envie suscitée par le train de vie luxueux mené par les couches dirigeantes. Ainsi, qu’ils soient d’origine villageoise ou citadine, les jeunes diplômés sont poussés à la corruption; aussitôt qu’ils commencent leur vie professionnelle, parents  proches ou lointains, beaux-parents et fiancées leur présentent des exigences au-dessus de leurs moyens : voiture, villas, voyages à La Mecque, etc. Nombreux sont ceux qui, oubliant leurs prises de position passées (notamment au sein des organisations estudiantines), se lancent dans un carriérisme fait de soumissions et de compromissions, dans le seul but d’acquérir des avantages matériels « de service » et des nominations.

 Ainsi, l’éloignement du peuple de la vie politique du pays agit comme un catalyseur sur le phénomène de la corruption.

d) Le sous-emploi des cadres :

 L’écrasante majorité des cadres supérieurs maliens servent dans la fonction publique et exercent à Bamako, où ils s’entassent dans des services à vocation plus administrative que productive (ministères, diverses directions, etc). Cela dénote la faiblesse de l’effort de développement, et sa concentration autour de la capitale. En effet, le budget malien ne prévoit presque pas d’investissements productifs, et l’« aide » étrangère fait surtout travailler les bureaux d’étude et les entreprises des pays dispensateurs (cf. chapitre 1).

Dans ce contexte, le jeune cadre malien est sous-employé, sinon complètement oisif; il est privé d’occasions de prendre des initiatives, de mettre en pratique ses connaissances, de prouver sa compétence, etc. Les mois, les années passent, vides de sens, finissant par le convaincre de l’impossibilité de s’affirmer autrement que par la «réussite» matérielle qui, seule, pourrait justifier sa vie aux yeux de la majorité de ses concitoyens. Jalonner sa vie de succès matériels, voilà l’exutoire que le sous-emploi chronique réserve aux jeunes énergies : cela passe nécessairement par le carriérisme, l’arrivisme, la corruption.

 Le sous-emploi des jeunes, dans le contexte malien, caractérisé par de multiples incitations et des tentations nombreuses, constitue donc une condition favorisant leur corruption.

e) L’insuffisance des salaires :

 Presque tous les fonctionnaires maliens se plaignent de l’insuffisance des salaires. En effet, par rapport aux pays voisins, le Mali pratique des salaires de trois à quatre fois moindre (ce qui explique d’ailleurs une certaine « fuite des cerveaux » vers ces pays, notamment celle des enseignants). Le bas niveau des traitements s’explique par le fait que pendant longtemps les salaires sont restés bloqués à leur niveau de 1958. Ce n’est que récemment que le Comité Militaire a consenti une augmentation dérisoire (de l’ordre de 5 %) des traitements de la fonction publique.

 Quant à l’« insuffisance », elle a deux causes principales :

 – d’une part, la dévaluation de 50 % du franc malien consécutive aux accords franco-maliens de 1967, et la liaison de notre monnaie par une parité fixe au franc français, dont elle subit désormais toutes les fluctuations (notamment la dernière dévaluation de 12 %). La valeur du franc malien étant ainsi rongée, les salaires réels n’ont donc cessé de baisser au fil des ans;

 – d’autre part, il existe au Mali une inflation importée par le biais de la détérioration des termes de l’échange international : alors que les prix à l’exportation des produits primaires nationaux stagnent ou reculent, ceux des biens importés croissent régulièrement; or ces biens constituent la grasse part de la consommation des fonctionnaires (cf. paragraphe 2.1b).

 L’« insuffisance » des salaires est donc due à l’insertion de l’économie malienne dans la zone franc en particulier, et dans le système capitaliste mondial en général; bref, elle a pour cause la situation néo-coloniale de notre pays.

 Une des plus graves conséquences de cette situation réside dans le fait de pousser les fonctionnaires à la course aux privilèges (nominations aux postes lucratifs, nombreuses missions à l’étranger, etc.), aux détournements des deniers publics, au recel de pots-de-vin, aux compromissions dans des affaires frauduleuses, mais lucratives avec les commerçants; bref, elle met les fonctionnaires dans le besoin de s’assurer des revenus extra-salariaux, donc de tomber dans la corruption.

 Ne serait-il pas alors judicieux d’augmenter les salaires afin de réduire – sinon éliminer – le besoin de se laisser corrompre ? Les économistes de bonne foi déconseillent fortement cette manœuvre, car « un autre danger serait de voir cette inflation importée susciter une hausse de salaires (par ajustement au coût de la vie) sans une augmentation parallèle de la productivité le pays primaire alourdirait alors ses coûts de production et perdrait de sa compétivité sur  les marchés internationaux »6. D’ailleurs, un tel ajustement ne serait que passager, car la détérioration continue des termes de l’échange finirait par recréer les mêmes distorsions entre les besoins et les salaires. Par contre, pour le budget national, l’opération serait catastrophique, car elle augmenterait la part des dépenses de personnel, qui avoisine déjà les 75 %; il faudrait alors s’accommoder d’une diminution dramatique des autres dépenses, ou d’une augmentation des subventions budgétaires extérieures, qui ont atteint, en 1977, 6 milliards de francs maliens. Cela revient à hypothéquer dangereusement l’avenir du pays.

 

Les fonctionnaires maliens et leurs syndicats (dont l’Union Nationale des « Travailleurs » du Mali) adoptent une attitude légère et démagogique en exigeant l’augmentation des salaires et le blocage des prix. Ce faisant, ils font fi des intérêts de l’écrasante majorité des travailleurs maliens : les paysans; car les seuls prix que le gouvernement malien est en mesure de bloquer, sont les prix au producteur des denrées agricoles. Cette attitude montre combien la bureaucratie malienne est étrangère aux intérêts du peuple; c’est la preuve qu’elle est prête à accepter toutes les compromissions avec le système néo-colonial dans le seul but de s’embourgeoiser.

Notons toutefois qu’il serait juste de réclamer la suppression des privilèges injustifiés au profit des bas salaires : ceux des ouvriers et des employés subalternes, qui végètent au seuil de la survie, tout comme les paysans.

 f) L’aide extérieure :

« L’expérience semble suggérer qu’il existe un rapport constant entre l’abondance de l’aide étrangère et le degré de corruption dans les pays bénéficiaires »7.

Au Mali, on constate qu’au sein des services bénéficiant de financements étrangers importants, il se développe une corruption flagrante et démesurée : les millions étrangers sont littéralement dilapidés en villas pour les directeurs, en voitures, en primes et frais de mission exorbitants; ces services se tranforment en pôle d’attraction des bureaucrates : c’est le cas des Opérations de développement agricole; par contre, dans les services qui reçoivent relativement peu d’aide extérieure, la corruption est forcément réduite, ce qui les fait  fuir par les cadres (enseignement, laboratoire d’énergie solaire). L’aide extérieure devient dans ces conditions un facteur poussant au gaspillage, à la consommation d’articles importés, plutôt qu’au développement.

 D’autre part, nous avons vu, au paragraphe 1.1, que c’est l’afflux des financements étrangers qui permet à la bureaucratie d’allouer la majeure partie des ressources budgétaires et bancaires à la spéculation et à son embourgeoisement. Si cet afflux venait à s’interrompre, il se poserait le problème crucial de l’allocation rationnelle de ces ressources. Il en découlerait nécessairement la suppression des privilèges de la bureaucratie, et un renversement des priorités économiques. Ces bouleversements pourraient créer une situation peu propice à l’épanouissement des sociétés commerciales, des banques et des assurances étrangères, qui retirent du Mali des intérêts dépassant l’apport de capitaux sous forme d’aide. Par conséquent, nous pouvons conclure que la corruption est délibérément entretenue par l’impérialisme, dans le but de perpétuer l’exploitation économique du peuple malien.

 Il arrive également que les dispensateurs d’aide se confondent avec des promoteurs d’exportations, et passent par l’usage des pots-de-vin pour canaliser les priorités et les choix en leur faveur. Cet aspect scandaleux de l’aide étrangère est soigneusement enveloppé d’un silence complice : les receleurs ne se découvrent pas volontairement, et les dispensateurs se retranchent derrière le principe diplomatique de la non-ingérence.

 g) L’école malienne, pépinière de la bureaucratie :

 L’école malienne a pris la relève de l’école coloniale française à partir de la Réforme de l’Enseignement de 1962. Cependant les changements intervenus en 1962 sont très timides, et laissent planer des doutes traumatisants à propos de l’apport des nègres à la civilisation universelle (l’origine nègre de la civilisation égyptienne n’est pas, par exemple, affirmée), des causes de notre sous-développement actuel, pour ne citer que cela. Ces changements sont donc insuffisants pour compenser les effets aliénants véhiculés par le reste inchangé du programme, notamment par la langue française. L’école malienne reste donc l’instrument majeur d’aliénation de la jeunesse. Elle continue d’entretenir le mépris du travail manuel; son rôle demeure la préparation aux examens et aux diplômes supérieurs qui, à leur tour, ouvrent les portes de la fonction publique, le principal employeur du pays.

 L’idée, qui consiste à confondre éducation et emplois supérieurs, est encore très vivace dans l’esprit des parents et des élèves; le système d’enseignement est conforme à cette idée et, de ce fait, l’entretient. C’est pourquoi il y a plus d’écoles supérieures au Mali que d’établissements techniques secondaires. Parmi ces derniers, un seul forme des techniciens pour l’industrie et les travaux publics : l’Ecole Centrale pour l’Industrie, le Commerce et l’Administration. Cette tendance va en se renforçant, car il s’ouvre actuellement dans plusieurs villes des lycées d’enseignement secondaire général, préparant des centaines de bacheliers.

 Il semble qu’un vent nouveau a commencé à souffler qui prétend adapter l’école malienne aux impératifs du développement économique. Des écoles ruralisées prototypes sont en construction à coups d’experts et de financements étrangers. Il faut s’attendre à un échec pareil à celui des Centres d’Orientation Pratique. Car « une éducation réellement adaptée à l’environnement rural dans lequel vivent la grande majorité des Africains et des Asiatiques, ne peut devenir à la fois acceptable et réellement efficace que lorsque cet environnement commencera à offrir des occasions réelles et à demander des connaissances et des talents à grande échelle qu’une éducation révisée à la fois dans son contenu et sa structure pourrait fournir… Il est inutile de rêver d’une révolution dans l’éducation sans révolution dans l’économie »8.

Or une telle révolution tarde (et pour cause) à s’amorcer. De ce fait la ruralisation actuelle ne fera que renforcer le caractère de classe du système d’éducation (que nous avons dénoncé au paragraphe 1.2.e) : aux fils de paysans les écoles ruralisées, aux citadins les lycées secondaires généraux, avec la perspective des diplômes supérieurs et… le sous-emploi (avec tous ses risques, dont la corruption).

 h) La propagande impéraliste :

 En dehors de l’école, la propagande impérialiste est effectuée par les radios (La Voix de lAmérique, France-Inter, La Voix de Cologne, etc.), les journaux et les catalogues (de La Redoute, de Manufrance, etc.), la littérature d’intoxication (romans policiers, romans-photos, illustrés), le cinéma avec ses films abrutissants (karaté, gangsters, western, festivals de musique, etc.) et, last but not least, toute la cohorte hypocrite des volontaires et des coopérants français, américains, canadiens, allemands, etc.

Comme une pieuvre maléfique, cette propagande insinue ses tentacules nombreuses et sournoises dans toutes les couches de la société malienne, en ville comme en campagne. Son impact est profond et multiforme. Elle vise entre autres les buts suivants :

 – susciter la sympathie des populations envers les pays impérialistes présentés comme les champions des droits de l’homme, les amis de l’Afrique (mythes des « USA, pays non-colonisateur », de « l’Afrique aux Africains » … );

 – susciter une méfiance instinctive envers les pays socialistes (« impérialisme soviétique », interventions soviétocubaines, etc.);

 – amplifier les difficultés des pays progressistes africains et des mouvements de libération nationale, et même les calomnier;

 – faire l’apologie des pays africains dit modérés, comme la Côte d’Ivoire où les ministres n’ont pas honte de fêter publiquement les milliards dérobés au peuple;

 – détourner la jeunesse de ses tâches prioritaires et lui inculquer des aspirations et des comportements semblables à ceux d’une certaine jeunesse occidentale, sans autre souci que celui de la recherche du plaisir;

 – stimuler la consommation des produits de luxe (disques, chaînes stéréophoniques, voitures, habillement, etc.).

 L’objectif final recherché par cette propagande impérialiste consiste à inculquer des habitudes de pensée et de consommation propres aux pays capitalistes avancés à des populations qui vivent une situation socio-économique totalement différente; par ce biais, on cherche à perpétuer la situation néo-coloniale dans laquelle est empêtré le Mali, et qui est génératrice de corruption à grande échelle.

 Malgré ses objectifs néo-colonialistes à peine déguisés, la propagande impérialiste jouit du soutien tacite du gouvernement malien. C’est ainsi que la censure officielle ne frappe que les journaux progressistes; la presse pro-occidentale a ainsi libre cours pour mener à bien sa propagande (sauf quand il lui arrive de publier des articles trop  indiscrets sur le régime actuel). La presse malienne, elle-même, joue le jeu impérialiste; elle y est acculée d’une part, parce qu’elle est tenue en laisse par le gouvernement et, d’autre part, parce qu’elle s’abreuve à la source empoisonnée des agences impérialistes d’information telles que Reuter, Associated Press, AFP, dont le monopole n’est valablement contesté que par l’agence soviétique Tass.

i) Causes dues aux déficiences des services publics :

Beaucoup de déficiences des services publics équivalent en fait à un transfert de charges étatiques sur les épaules des chefs de familles maliens. En nous référant au paragraphe 1.2., citons quelques exemples :

 – le manque d’une politique rationnelle de l’habitat entraîne une spéculation foncière et immobilière très importante, et met beaucoup de fonctionnaires (surtout les jeunes) et leurs familles dans la situation de sans-abri, les obligeant à habiter des maisons louées à des prix exorbitants;

 – l’absence de transports en commun bien organisés dans les villes (et aussi l’absence d’ambulances) pousse les chefs de familles à acquérir des voitures d’occasion, dont l’entretien pèse trop lourd sur leurs budgets;

 – les difficultés d’approvisionnement en produits de première nécessité développent le marché noir et augmentent ainsi le coût de la vie;

 – la négligence de l’hygiène publique entraîne des maladies fréquentes, tandis que les déficiences des services de la santé publique obligent les chefs de familles à supporter des frais médicaux très élevés;

– le sous-équipement des écoles et les renvois massifs entraînent pour les parents des dépenses importantes pour assurer l’éducation de leurs enfants.

 Notons également que l’oisiveté et le manque d’activités politiques poussent les jeunes fonctionnaires à mener une vie mondaine mouvementée et très dépensière.

 Ainsi, la nécessité de parer aux déficiences des services étatiques entraîne, pour les fonctionnaires, des charges supplémentaires aggravant le déséquilibre entre leurs besoins et leurs revenus : elle constitue de ce fait une cause très importante de corruption.

 3. Le coup d’Êtat du 19 novembre 1968 et la corruption.

 Une opinion assez répandue dans les milieux intellectuels consiste à rendre le régime militaire coupable de tous les maux dont souffre le Mali. Elle dénote une attitude d’esprit très dangereuse, car elle ne permet pas d’expliquer l’origine de ces maux. En ce qui concerne par exemple la corruption, Modibo Keita lui-même s’érigerait en faux contre une telle opinion, lui qui dénonçait, en 1963 déjà, les responsables du parti et du gouvernement «qui se laissent aller au plaisir de la chair et du ventre, à la satisfaction intégrale de leurs habitudes clé la vie facile »9.

Les responsabilités de l’US-RDA dans ce domaine sont énormes, comme le montrent les paragraphes précédents.

 Après le 19 novembre 1968, on assiste à une succession d’événements rappelant beaucoup un passé récent : de nouveau « c’est un feu d’artifice ininterrompu de nominations, d’avancements, de promotions, de parachutages… déchaînant prévarications et course au plaisir, vices et jalousies… »10 ; la répression s’accentue, la police et l’armée ayant pris la relève de la milice populaire » le peuple est plus que jamais tenu à l’écart des affaires publiques puisque la façade apparente de vie politique est supprimée; la presse est maintenue sous contrôle; les nouveaux dignitaires, à l’instar des précédents, commencent à se bâtir des châteaux… En tout cela il n’y a rien de fondamentalement nouveau. On constate cependant une recrudescence du commerce privé, ainsi que des manifestations de plus en plus sensibles du néo-colonialisme français; mais ce ne sont là que des conséquences des accords franco-maliens de 1967. Par conséquent, il faut se rendre à l’évidence et admettre que le régime militaire ne fait que persévérer, avec ses moyens propres, dans une voie tracée et ébauchée par l’US-RDA. Le coup d’Etat avait pour but de donner à l’armée la possibilité d’étouffer dans l’œuf les oppositions populaires qui, dans le cadre d’un parti même autoritaire, n’auraient pas manqué de se soulever : elles étaient annoncées, en 1967 déjà, par des manifestations populaires contre la corruption.

 Cette continuité, que seule une analyse superficielle peut nier, nous permet d’affirmer que, depuis 1960 jusqu’à ce jour, le peuple malien, composé à 90 % de paysans, ne connaît qu’un seul régime : celui de la bureaucratie. La couche supérieure de la bureaucratie – c’est-à-dire la bourgeoisie bureaucratique civile et militaire – joue un rôle essentiel dans les prises de décision du gouvernement, car c’est elle qui sélectionne et organise les informations nécessaires aux ministres pour la formulation des politiques; le reste de la bureaucratie constitue l’organe d’exécution de l’Etat. Par conséquent, la bureaucratie, dans son ensemble, exerce une influence déterminante sur la situation politique du pays. Les « tenants du régime » constituent une mince fraction de fonctionnaires issus de ses rangs et qu’elle continue de manipuler, tout en restant à l’abri des bouleversements politiques, auxquels sont exposés ces derniers. C’est ce qui permet à N’Krumah d’écrire :

 « Lorsqu’un coup d’Etat militaire réactionnaire survient, qu’elle y ait ou non participé, la bureaucratie accorde immédiatement son soutien aux nouveaux tenants du régime, en continuant la routine administrative et en aidant à l’élaboration des nouvelles lois. Les grands bureaucrates siègent dans tous les conseils et commissions qui prolifèrent après un coup d’Etat, Car l’établissement d’un régime arbitraire militaire et policier renforce leur position, puisque les nouveaux dirigeants dépendent entièrement d’eux. Contrairement aux gouvernements civils, les régimes militaires sont en mesure d’imposer une politique sans avoir eu l’accord du Parlement, ce qui donne aux bureaucrates une plus grande liberté d’action »11

La situation politique au Mali, après le coup d’Etat du 19 novembre 1968, illustre bien ces paroles dictées, hélas, par une triste expérience. Il en résulte une intensification du phénomène de la corruption, d’abord sous ses formes institutionnalisées, suivie ensuite par celle des formes réprimées (cl. chapitre 2). Mais toutes ces formes de corruption existaient déjà sous le régime de l’US-RDA. La corruption est donc inhérente à la nature même de la bureaucratie dans son ensemble. Elle prend plus d’ampleur après le coup d’Etat, car la bureaucratie, protégée par les fusils, prend plus de liberté par rapport aux intérêts du peuple, Il faut ajouter à cela que le retour du néo-colonialisme offre des occasions plus grandes de corruption.

 4. Causes relatives aux coutumes issues du passé précolonial.

 Il appartient aux historiens de déterminer dans quelle mesure les coutumes pratiquées par la société malienne ont été favorables ou néfastes à son épanouissement, et d’expliquer leurs origines. Notre propos, quant à nous, consiste à dénoncer celles dont, à notre connaissance, la survivance dans le contexte actuel constitue un facteur potentiel de corruption. Nous avons retenu : la famille étendue, l’existence des castes improductives (des griots en particulier), la polygamie, les cérémonies fastueuses.

 a) La famille étendue :

 Il est rare de trouver des fonctionnaires vivant isolés avec leurs familles élémentaires, c’est-à-dire leurs femmes et leurs enfants. Généralement plusieurs familles élémentaires sont réunies dans une grande concession selon le schéma suivant : un patriarche et ses femmes + ses filles non mariées ou divorcées ou veuves avec ou sans enfants, ses garçons et un ou plusieurs neveux avec leurs femmes, leurs enfants + des parents plus ou moins éloignés installés pour de bon ou de passage, des enfants à élever provenant de diverses belles-familles ou de familles amies, etc. Les petits-fils du patriarche, au fur et à mesure qu’ils arrivent en âge de se marier, fondent leurs familles et restent dans la concession tant qu’il s’y trouve de la place.

 Selon que ce schéma général est plus ou moins complet, la famille étendue peut rassembler de dix à plus de quarante personnes formant selon les cas un ou plusieurs grands ménages. Les chefs de familles élémentaires et même les hommes célibataires contribuent à l’entretien de tout ce monde, non selon les effectifs de leurs familles élémentaires propres, mais selon leurs revenus. Ainsi, les célibataires, les chefs de familles relativement peu nombreuses et les personnes aisées entretiennent en réalité une cohorte de parents plus démunis ou ayant fondé des familles trop nombreuses. Les fonctionnaires vivant dans de telles familles ou issus d’elles (car on continue à contribuer même après avoir quitté la concession) supportent souvent des charges supplémentaires déséquilibrant leurs budgets. Dans ces conditions, non seulement toute épargne devient impossible, mais la  tentation – sinon la nécessité de se laisser corrompre – devient réelle.

 Hormis les liens de parenté, d’autres facteurs peuvent contribuer à augmenter le nombre de personnes à la charge des fonctionnaires citadins : il s’agit de l’exode rural, de la concentration dans les villes des hôpitaux et des établissements d’enseignement secondaire, professionnel et supérieur. Vue l’insuffisance des structures d’accueil (lits d’hôpitaux, internats, pensions ou hôtels non destinés aux touristes européens), les ruraux affluant en ville pour y travailler, s’y soigner ou y étudier, sont obligés de demander l’hospitalité à leurs parents citadins, souvent pour de très longues années.

 b) L’existence de castes improductives :

 Le système des castes partage la société malienne en horon (hommes libres), ion (gens d’origine captive) et nyamakala (griots) entre lesquels s’est opérée une division traditionnelle du travail, qui réserve exclusivement aux griots les tâches de conservation et de transmission des faits historiques, ainsi que la création artistique. Dans la tradition, les griots sont attachés à des familles horondéterminées dont ils chantent les louanges, et qui les entretiennent.

 La colonisation a atténué ces divisions en permettant aux membres de castes inférieures d’accéder par le biais de l’école à la couche des fonctionnaires, et d’occuper ainsi dans le nouveau système des valeurs une positién hiérarchique plus élevée que des horon. Néanmoins, pour la majorité de la population malienne, le système des castes reste toujours en vigueur, bien que la situation politique, sociale et économique du pays ne le justifie plus.

 Cet état de fait profite énormément aux griots qui, n’étant plus liés à des familles précises, se font entretenir par tous les horon qu’ils rencontrent, en leur faisant des louanges véridiques ou mensongères, en tout lieu et en toute occasion : mariages, baptêmes, funérailles, rencontres dans la rue, visites, etc. Etre griot est devenu une industrie très lucrative au Mali. Les grands griots s’attaquent de préférence aux hauts fonctionnaires civils et militaires, ainsi qu’aux gros commerçants, et leur soutirent des sommes atteignant parfois cent mille francs maliens. En ce qui concerne les fonctionnaires, il va sans dire que ces sommes sont soutirées à l’Etat.

En plus des harangues individuelles, les griots utilisent également l’estrade des salles de spectacles pour exploiter en masse les auditeurs. Dans ce but, ils organisent d’innombrables concerts placés sous le haut patronage de tel ou tel gros commerçant ou haut fonctionnaire. Ce dernier, pour justifier l’honneur qu’on lui fait ou pour se faire de la renommée, se doit d’offrir aux griots un cadeau très important. Ceci constitue une occasion de rivalité entre grands bureaucrates et gros commerçants, au grand détriment du peuple malien qui paye la note pour les uns par le biais des rapports de puissance, et, pour les autres, par le biais des rapports de marché. Notons que les spectateurs félicitent les artistes en leur jetant sous les pieds de grosses coupures, que ceux-ci s’empressent de ramasser à pleins sacs sitôt leur numéro terminé.

 C’est ainsi que les grands griots et les griotes célèbres (et jolies) édifient de coquettes fortunes sur le dos du peuple.

Ces honteuses pratiques sont désastreuses pour le pays, car elles détournent de l’investissement productif l’épargne des familles et, plus grave, les fonds de l’Etat.

Il ne faudrait pourtant pas en déduire la nécessité de supprimer les griots. Ce serait porter un coup fatal à la culture malienne, car, aujourd’hui encore, les griots sont les principaux producteurs d’œuvres artistiques et littéraires (orales). Il est néanmoins indispensable de mettre fin au parasitisme, au gaspillage des ressources financières et à la corruption en instaurant des formes judicieuses de rémunération de la création culturelle : par exemple les droits d’auteur pour les disques et les recueils de poèmes épiques.

 c) La polygamie :

 Dans le passé, la polygamie se justifiait par la nécessité de faire de nombreux enfants avec la perspective de les faire travailler dans les champs, et d’augmenter ainsi le patrimoine familial : on devenait polygame pour devenir riche. Mais, pour les fonctionnaires, dont les revenus ne sont pas proportionnels au nombre de bras valides, la polygamie n’est plus une nécessité mais un luxe dénotant une certaine aisance. On rencontre ainsi beaucoup de fonctionnaires entretenant plusieurs femmes (de deux à quatre généralement) et une progéniture nombreuse dépassant souvent la dizaine de tètes.

 Le drame des fonctionnaires polygames consiste en ceci qu’au fur et à mesure que leurs charges familiales  s’accroissent, le coût de la vie ne cesse de monter, alors que les revenus salariaux restent constants. Cette situation entraîne une dégringolade du niveau de vie et du standing social inacceptable pour beaucoup d’ « honorables » fonctionnaires, qui choisissent de tomber dans les filets de la corruption pour l’éviter.

 d) Les cérémonies fastueuses :

 Les mariages et les baptêmes donnent lieu à des cérémonies où la tradition et les habitudes importées (voile, robe, gants blancs pour les mariées, cortèges interminables de voitures, bals, etc.) concourent à un faste brandi comme le baromètre du prestige social. Les couches dirigeantes et les gros commerçants sont les premiers à étaler le maximum de faste, à distribuer des fortunes colossales aux griots et personnes de castes de toutes sortes. Le ton est ainsi donné, et les prêts bancaires, les détournements de fonds en vue de mariages deviennent monnaie courante en milieu fonctionnaire.

 Notons qu’il se dessine chez les jeunes une tendance générale à se soustraire à certaines cérémonies (la semaine nuptiale, par exemple); mais ces dérobades devant la tradition se font au profit d’habitudes importées, comme les bals, dispendieuses elles aussi.

 Le problème de la dot a fait couler beaucoup d’encre au Mali. Son montant exorbitant constitue pour la famille de la fiancée une manière de faire financer par celle du prétendant les fastes de la cérémonie de mariage.

 

IV. EN GUISE DE CONCLUSION

Il est difficile de conclure un travail qui ne constitue en fait que l’ébauche d’une analyse plus profonde et plus détaildée. Aussi allons-nous nous contenter, en guise de conclusion, d’avancer quelques idées générales. Nous espérons ainsi ouvrir un débat fructueux, au cours duquel toutes les assertions seront passées au peigne fin d’une critique constructive et nécessaire car, dit-on, la vérité ne naît que de la discussion.

 « Quand finira l’indépendance ? Depuis qu’elle a commencé notre situation ne fait qu’empirer, alors que nous travaillons autant, sinon plus qu’auparavant. » Cette phrase, que l’on attribue à un cultivateur sénégalais interviewé par la Radio-Télévision Nationale, brûle également les lèvres des paysans maliens. En effet, nous avons vu au chapitre I que, confondant croissance et développement, les autorités maliennes se sont toujours préoccupées de l’augmentation du volume des exportations, au lieu de tout mettre en œuvre pour tourner l’économie nationale vers la satisfaction des besoins fondamentaux du peuple malien, ce qui constitue l’objectif final du développement. Cette politique sert avant tout les intérêts de l’impérialisme, ensuite ceux de la bourgeoisie de la fonction publique et du négoce, « l’instrument ad hoc du néo-colonialisme »12

L’existence de cette couche sociale parasitaire sacrifiant l’intérêt national sur l’autel de son embourgeoisement constitue le principal frein au développement du pays car, « le progrès économique rapide n’est possible que si, à tous les échelons, les dirigeants d’un pays – hommes politiques, éducateurs, ingénieurs, chefs d’entreprise, syndicalistes, prêtres, journalistes – souhaitent le progrès économique de leur pays et sont prêts à en accepter les conséquences, c’est-à-dire la création d’une société d’où soient éliminés les privilèges politiques et sociaux »13

 En d’autres mots, la corruption constitue une plante vénéneuse dont il faut se débarrasser pour défricher la voie du développement. Pour cela il est nécessaire de couper ses racines que sont : l’aliénation culturelle, les privilèges abusifs, l’emprise du néo-colonialisme, les coutumes incompatibles avec les impératifs actuels.

 Etendons-nous un peu sur ces différents points :

 a) La lutte contre l’aliénation culturelle ne sera fructueuse que si elle s’inscrit dans le cadre d’une véritable révolution culturelle, qui s’articulera autour des tâches suivantes :

 – révolutionner l’enseignement dans sa structure et son contenu : l’enseignement fondamental se fera dans les langues maternelles, le secondaire et le supérieur dans une langue nationale judicieusement choisie (qui sera sûrement le bamanan); les programmes seront changés dans le but de former des patriotes conscients, confiants en eux-mêmes et en leur pays, efficaces (une place importante sera faite à la formation idéologique); les processus d’étude et de travail productifs seront imbriqués afin de faire prévaloir l’utilité des connaissances acquises sur le statut conféré par les diplômes, et de diminuer le poids du système éducatif sur le budget national; la recherche scientifique fondamentale et appliquée sera favorisée et orientée sur les problèmes posés au pays;

 – alphabétiser en totalité les masses populaires dans les langues nationales afin de permettre, d’une part, la formation idéologique et, d’autre part, la vulgarisation des connaissauces scientifiques et techniques sans laquelle aucun progrès n’est possible; à cet effet, on fera appel au génie créateur de notre peuple, auquel personne dans l’histoire n’a appris la fonte et le travail du fer, le tissage, la cordonnerie, etc.;

 – contrecarrer la propagande impérialiste par une contre-propagande s’attelant à démontrer l’inexactitude de ses thèses et ses objectifs réels.

 b) Les privilèges abusifs de la bourgeoisie bureaucratique seront, dans le cadre d’une répartition plus judicieuse du revenu national, supprimés au profit des bas salaires et du revenu agricole. « La répartition du revenu national influence d’une manière déterminante le rythme et la nature du développement dans l’exacte mesure où elle décide, en grande partie, des processus d’accumulation du capital, de la structure de la production et de la portée des décisions économiques prises par les groupes sociaux dominants »14.

C’est ainsi que les prix trop bas, fixés pour l’achat des céréales et du bétail aux paysans maliens, ne leur permettent ni de sortir de l’économie de subsistance, ni d’améliorer leurs conditions de vie et de travail; c’est pourquoi ils préfèrent écouler leur production sur les marchés plus rémunérateurs des pays voisins, d’où ils importent de grandes quantités de produits de première nécessité (toiles, fils, sucre, savon, sel, etc.), qui étouffent les industries nationales. Ce boycott des circuits officiels réduit le chiffre d’affaires des sociétés commerciales d’Etat, et provoque des pénuries dans les villes que le gouvernement doit compenser par  l’importation massive de produits alimentaires. La faiblesse du revenu agricole constitue, de ce fait, un grave handicap au développement économique du pays.

 Or les prix des produits agricoles sont fixés bas par la bureaucratie dans le but d’augmenter le pouvoir d’achat des fonctionnaires. Malheureusement, l’épargne ainsi rendue possible est absorbée par l’importation massive de produits de luxe (voitures, réfrigérateurs, électrophones, etc.) plutôt que par l’investissement productif.

 La suppression des privilèges abusifs de la bourgeoisie bureaucratique au profit des bas salaires et du revenu agricole constitue donc une mesure de lutte contre la corruption, et un préalable indispensable au développement économique.

 c) Pour briser le carcan néo-colonial, il est nécessaire de dénoncer les accords franco-maliens de 1967 et les accords ACP-CEE, car la «garantie» monétaire et la libre circulation des marchandises et des capitaux sont incompatibles avec une politique de développement indépendant.

 « La garantie monétaire implique pour ces Etats (ceux de la zone franc) la renonciation à un moyen d’action essentiel, mieux : à un pouvoir souverain, celui d’organiser et d’orienter, comme ils l’entendent, leur économie en fonction de leurs seuls besoins, et de se doter des structures qui leur permettraient, en particulier, de se protéger contre des fluctuations et des déséquilibres survenant chez les autres». L’indépendance monétaire est donc une condition sine qua non de la souveraineté; elle permet, pour accélérer le développement économique, de mettre en œuvre toutes les fonctions de la monnaie, alors que la « garantie » française ne permet de l’utiliser que comme moyen d’échanges exclusivement. L’indépendance monétaire est possible, comme le montre l’excellente étude de M. Mamadou Diarra15, ancien directeur de l’Office des Changes du Sénégal. Parlant de l’expérience guinéenne, ce dernier précise que la Guinée a provoqué son échec « en ne parvenant pas, ni par sa politique budgétaire, ni par sa politique de crédit, d’une part, à refréner suffisamment ses habitudes de consommation de produits importés qu’elle a contractées pendant sa période coloniale et, d’autre part, à encourager le développement de sa production agricole de telle sorte qu’elle n’eût pas à importer autant de biens de consommation, mais à consacrer ses possibilités d’achat à l’extérieur à l’importatien de biens d’équipement. »16 La même remarque est valable pour le Mali, qui a choisi la solution de facilité consistant à retourner dans la zone franc, oubliant que « c’est précisément dans l’effort à faire pour atteindre les équililibres généraux, déjà évoqués, que réside l’essence même de l’Indépendance. »17.

 Quant à la libre circulation des marchandises et des capitaux, elle s’oppose à l’indépendance monétaire, étouffe les industries nationales et vide le pays des maigres épargnes des populations,

 Ces accords néo-coloniaux ne favorisent nullement le développement du pays; ils servent plutôt à l’enrichissement des commerçants et de la bourgeoisie bureaucratique. Leur dénonciation donnera en même temps un puissant coup de frein à la corruption, et une vigoureuse impulsion au processus de développement.

 d) De tous les moyens de lutte contre la corruption, la suppression des coutumes qui la favorisent, semble le plus facile. Cependant elle doit se faire avec la participation des masses elles-mêmes mobilisées dans des conseils de sages, des organisations de femmes, de jeunes, etc. Elle doit être comprise non comme une lutte contre la tradition, mais plutôt comme une épuration de ses aspects négatifs; en même temps, tout ce qui dans la tradition, peut influencer positivement l’indépendance et le développement économique, doit être maintenu et encouragé : par exemple le travail des champs collectivement par les jeunes de la même génération.

 Toutes ces tâches de lutte contre la corruption sont liées entre elles. Les mener à bien revient, en fait, à supprimer la bureaucratie dans sa force actuelle, héritée du système économique et social colonial. Contrairement à ce que nos dirigeants croient (du moins les plus sincères parmi eux), la suppression de la bureaucratie de type colonial, au lieu d’entraîner le pays dans le chaos, favoriserait plutôt son développement rapide. Analysant l’expérience de trois pays qui ont connu un véritable bond économique (URSS, Chine, Japon), Tibor Mende constate que « dans aucun de ces cas on n’eut besoin de minorités culturellement expatriées agissant comme courroie de transmission, car les masses n’ont pas été tenues à l’écart du processus de transformation. Aucune civilisation étrangère n’a été imposée. Il n’y a pas eu de majorités contraintes à une défensive boudeuse face à un ordre étranger sans rapport avec leur propre passé, dont elles ne comprendraient ni n’accepteraient les motivations. Et ainsi aucune de ces expériences n’a sécrété passivité ou apathie. »18.

 Mais doit-on, comme Amilcar Cabral, attendre de la bureaucratie quelle se suicide « comme classe pour ressusciter comme travailleur révolutionnaire, entièrement identifié avec les aspirations les plus profondes du peuple auquel elle appartient »19 ? Notre avis est que « comme classe », c’est-à-dire dans son ensemble, la bureaucratie ne se suicidera jamais : il faut lui trouver des fossoyeurs.

 Nous retenons avec Yves Benot que la bureaucratie ne constitue pas en soi une classe sociale, mais « un groupe d’intellectuels qui doit se constituer en intelligentsia de la classe ouvrière en formation. Si ces intellectuels s’orientent idéologiquement dans une autre direction, ils ne peuvent, en tant qu’intellectuels, que devenir l’intelligentsia de cette caste bureaucratique et affairiste, l’instrument ad hoc du néo-colonialisme. »20.

La collusion, dénoncée au chapitre I, entre la bureaucratie et les commerçants montre que les intellectuels maliens, dans leur majorité, sont en train de s’ériger en intelligentsia de la bourgeoisie du négoce. Cependant certains d’entre eux adoptent la position contraire parce qu’ils sont capables (ils en ont les connaissances nécessaires) d’aller jusqu’au bout de l’analyse scientifique de la situation de notre pays, sincères avec eux-mêmes et d’une haute moralité : ce sont les intellectuels révolutionnaires.

 Il appartient à ces derniers de s’organiser en intelligentsia de l’embryon de classe ouvrière et de la paysannerie (qui constituent l’immense majorité du peuple malien), et de mener avec eux la lutte contre la corruption : c’est-à-dire la lutte de classe contre le néocolonialisme et ses valets maliens pour la prise du pouvoir.

 Cependant, vues toutes ses implications, une telle lutte a peu de chance d’aboutir dans un ex-territoire français d’outre-mer isolé. Rien qu’à propos de l’indépendance monétaire, Mamadou Diarra écrit : « Dans le domaine politique, il était bien difficile à la Guinée, indépendante de fraîche date, d’imposer à sa population les conséquences rigoureuses de son choix, alors, que, dans les Etats voisins – qui n’avaient pas fait le même et avec lesquels elle avait les mêmes habitudes de consommation, donc les mêmes besoins –, on continuait à mener avec facilité le même train de vie. Nous pensons que tout gouvernement qui aurait essayé d’appliquer une véritable politique d’austérité dans ces conditions aurait couru le risque de voir son audience baisser à plus ou moins longue échéance et de se rendre ainsi vulnérable aux menées subversives de toute origine (à preuve le Mali). »21.

De même, il faut rappeler que, si l’impérialisme admet parfois des dissidences politiques (c’est-à-dire verbales) de la part des pays du Tiers-Monde (cas de la Guinée par exemple), il a par contre recours à de brutales représailles lorsque ces derniers remettent en cause son système économique (cas du Ghana et du Chili).

C’est pourquoi nous lançons un appel pressant aux intellectuels révolutionnaires de tous les néo-territoires africains (c’est-à-dire les ex-territoires coloniaux en prise avec le néocolonialisme) pour qu’ils redonnent souffle au panafricanisme tel que le voulait N’Krumah avant sa mort. Nous lançons l’idée de la création d’un Parti Panafricain de l’Unité et de l’Indépendance (PPUI) qui aura, tout comme le RDA et le PAI sous le colonialisme, une section dans chaque néo-territoire. La doctrine du PPUI sera celle du socialisme scientifique re-naissant dans les conditions africaines « au prix du long détour par la science » (Yves Benot). Chaque section du PPUI mènera la lutte de classe décrite plus haut, avec les moyens adaptés à la situation concrète du néo-territoire donné (y compris la lutte armée). Dès que cette lutte remporte la victoire dans un néo-territoire, le PPUI au pouvoir accordera aux autres sections en lutte tout le soutien matériel et humain nécessaire (faisant fi de la clause de non-ingérence comprise dans la Charte de l’OUA, destinée  à protéger les pouvoirs corrompus et à entériner les coups d’Etat impérialistes). Les néo-territoires s’uniront en un Etat fédéral africain à vocation expansive, au fur et à mesure de leur libération du carcan néo-colonial par le PPUI.

 Des sections du PPUI peuvent déjà se créer officiellement dans les néo-territoires où le multipartisme est admis : en Haute-Volta et, peut-être bientôt, au Sénégal. Dans les autres, les sections du PPUI ne peuvent être que clandestines.

 Loin d’être illusoire, un tel plan d’action présente au contraire plusieurs avantages :

 – il est conforme à une vérité maintes fois clamée par les économistes : les peuples africains ne pourront se donner les bases socio-économiques d’un développement réel et indépendant que regroupés en un ou plusieurs Etats fédéraux, économiquement viables;

 – il met fin à l’isolement des patriotes africains en lutte dans les différents néo-territoires, et les rend ainsi moins vulnérables à la répression de l’impérialisme et de ses valets africains;

 – créant les conditions d’une indépendance véritable, il permettra de briser l’apathie des masses et l’inconscience des fonctionnaires, car « seules les perspectives grandioses de la construction d’un Etat africain continental, moderne et fort, permettent de créer l’enthousiasme, l’esprit d’abnégation, un véritable sentiment patriotique. On cessera alors, et alors seulement, de poser le problème de l’indépendance nationale en termes de salaires. »22.

De cette analyse d’un phénomène particulier (celui de la corruption) dans un pays particulier (le Mali), nous pouvons tirer la conclusion suivante : les problèmes qui se posent aux Africains sont imbriqués les uns aux autres, d’une rare. complexité, et lient les destins des différents pays les uns aux autres. Dès lors, leur résolution suppose une œuvre, titanesque, dont l’ampleur a, jusqu’à présent, dépassé l’entendement de la majorité de nos dirigeants, les a effrayés et poussés à rechercher la tutelle des pays occidentaux avancés. A moins de s’attendre à un miracle changeant du jour au lendemain la nature de l’impérialisme, force est de constater que ces pays se préoccupent plus de leurs intérêts égoïstes que de nos misères, et continueront de le faire à notre détriment. La dérobade ne peut et ne doit pas continuer plus longtemps : il faut que. nous nous décidions sans plus attendre à prendre nous-mêmes le taureau par les cornes, et à nous engager résolument dans la « seule voie vraiment dialectique » de la solution des problèmes que l’histoire nous impose; il y va de notre survie nationale et de notre dignité historique, comme le dit si bien le docteur Cheick Anta Diop :

 « C’est la conjoncture historique qui oblige notre génération à résoudre dans une perspective heureuse l’ensemble des problèmes vitaux qui se posent à l’Afrique, en particulier le problème culturel. Si elle n’y arrive pas, elle apparaîtra dans l’histoire de l’évolution de notre peuple comme la génération de démarcation qui n’aura pas été capable d’assurer la survie culturelle, nationale, du continent africain; celle qui, par sa cécité politique et intellectuelle, aura commis la faute fatale à notre avenir national : elle aura été la génération indigne par excellence, celle qui n’aura pas été à la hauteur des circonstances »23.

ALLONS-NOUS PRENDRE CE RISQUE ?

Paris, novembre 1978.

N.-B. – Alors que cet article était pratiquement terminé, d’autres évènements importants, concernant la corruption, sont survenus. Nous espérons pouvoir en donner prochainement notre interprétation.

 Yéro HAMADY

(fin de la 2ème et dernière partie publiée dans le n° 6  de Peuples Noirs Peuples Africains – Novembre-Décembre 1978)

 

 


  1.  Frantz Fanon : Peau noire, masques blancs. []
  2. Georges Burdeau : L’Etat, Ed. du Seuil, Coll. Politique, p. 39. []
  3. Marcel Rudloff : Economie politique du Tiers-Monde, tome I, Ed. Cujas, pp. 337-338. []
  4. Mongo Beti : Main basse sur le Cameroun, Ed. Maspero, p. 102. []
  5. Jeune Afrique, No. 391, février 1978, p. 84. []
  6. Marcel Rudloff : Economie politique du Tiers-Monde, tome I, p. 285. []
  7. Tibor Mende : De l’aide à la recolonisation, p. 135. []
  8. Guy Hunter : The New Africa, Foreign Affairs, 1970; cité d’après Tibor Mende : De l’aide à la recolonisation, pp. 131-132. []
  9. Modibo Keita : Discours du 22 septembre 1963 (L’Essor du 30-9-63). []
  10.  Mongo Beti : Main basse sur le Cameroun. []
  11. Kwame N’Krumah : La lutte des classes en Afrique, Présence africaine, p. 74. []
  12. Yves Benot : Idéologies des Indépendances Africaines, Ed. Maspéro, 29 []
  13. Measures for the Ecommic Development of Underdeveloped Countries ONU, 1951, cité d’après Tibor Mende (De l’aide à la recolonisation.) []
  14. Marcel Rudloff : Economie politique du Tiers-Monde, p. 688. []
  15. Mamadou Diarra : Les Etats africains et la Garantie monétaire de la France, Ed. NEA, Dakar, 1972, p. 3. []
  16. Mamadou Diarra, ouvrage déjà cité, p. 47. []
  17. Idem, p. 35. []
  18. Tibor Mende, ouvrage déjà cité, p. 203. []
  19. Amilcar Cabral : L’Arme de la Théorie, Ed. Maspéro. []
  20. Yves Benot, ouvrage déjà cité, p. 221. []
  21. Mamadou Diarra, ouvrage déjà cité, pp. 50-51. []
  22. Cheick Anta Diop : Les Fondements économiques et culturels d’un Etat fédéral d’Afrique Noire. Ed. Présence Africaine, 1974, p. 51. []
  23. Cheick Anta Diop, ouvrage déjà cité, p. 28. []
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