Fruits Rouges

A PROPOS D’INTERNATIONALISME

cropped-fruits-rouges.jpgExtrait de la lettre de notre bord du 01/06/14. Retrouver la dans son intégralité sur le site Culture et révolution

Une fois de plus, c’est encore le même parti qui vient de remporter les élections haut la main : le MEDEF, le parti du grand patronat. Ce parti gagne toutes les élections sans même avoir à présenter de candidats. Il lui suffit de financer certains partis et de mettre en ordre de marche les médias qu’il possède et contrôle, et l’affaire est dans le sac. Il lui suffit de compter sur le fait que nombre de citoyens ont intériorisé et ne contestent pas les éléments fondamentaux sur lesquels reposent le capitalisme (la marchandise, le travail, le capital, l’Etat, etc.) pour qu’aucune menace, aucun désagrément ne puisse survenir pour les intérêts des classes dominantes.

Le parti au gouvernement qui lui sert la soupe actuellement se présentait à ces élections comme le parti « de la croissance » (des profits bien sûr et de la pollution qui va avec). Le Parti socialiste aura utilement banalisé ce thème de la croissance capitaliste comme seule et unique remède à tous les problèmes. Il aura utilement paralysé, écœuré et démoralisé nombre d’électeurs de gauche. Comme déjà vu à l’époque de Guy Mollet, Mitterrand et Jospin, c’est sa fonction historique, sa vocation perverse, que de susciter des espoirs lorsqu’il est dans l’opposition et de les casser avec application une fois au pouvoir. Lorsque le PS sera usé jusqu’à la corde, le MEDEF pourra toujours compter sur les partis de droite et d’extrême droite pour poursuivre et intensifier la besogne de renflouement des banques et grandes entreprises, et de destruction de l’enseignement, de la santé, de la culture, du droit du travail, des protections et services sociaux. Le tout s’accompagnant d’un combat systématique contre les idées progressistes.

Le MEDEF gagne d’autant mieux toutes les élections que même les partis qu’il ne contrôle pas, qui font mine de s’opposer à ses désirs et aux intérêts qu’il représente, participent tout de même avec plus ou moins d’entrain à toute cette comédie de démocratie électorale par délégation où le poids de l’argent et du tapage médiatique sont déterminants. Ils auraient la sensation de démériter, de ne plus « faire de politique », de ne plus exister, sans participer de façon routinière à toutes les compétitions électorales de la Ve République, sans nous resservir le même argumentaire qui n’évoque plus rien à personne, sans jamais imaginer un autre type de campagne que celles auxquels ils sont habitués de longue date. Ce qui les amènent inévitablement le soir des résultats à constater leur faiblesse dans les urnes. La désolation d’un Mélenchon à la télévision sur le triste état de « sa patrie » était à cet égard d’un pitoyable achevé.

Selon la propension de chacun à être « optimiste » ou « pessimiste », il n’y a plus ensuite qu’à se réjouir que le score du FN ne soit pas si important que cela, compte tenu de l’importance de l’abstention, ou alors de se désoler de son niveau considérable. Sans tomber dans un pessimisme démobilisateur qui n’a pas lieu d’être, il semble tout de même plus raisonnable de prendre au sérieux les résultats du FN, mais sans se laisser obnubiler par les chiffres et en examinant quelques aspects qualitatifs. Si on ne s’arrête qu’aux chiffres, on peut facilement démontrer que la progression du FN d’une élection à l’autre est relativement faible. Sauf que cette progression est continue et qu’il est évident que le FN a encore de grandes marges de progression dans les élections à venir. C’est l’orientation d’ensemble des prises de positions réactionnaires, leur enracinement géographique de plus en plus large et leur succès plus net auprès de franges de la jeunesse populaire qui sont préoccupants.

Sans accompagner les exagérations souvent intéressées de certains journalistes ou commentateurs sur le « séisme » ou le « tsunami » électoral en faveur du FN, il semble peu probant et plutôt dangereux de ne pas voir que le mouvement d’ensemble est ascendant dans toutes les régions, même s’il est plus faible en Île-de-France, et qu’il ne se réduit pas aux scores en faveur du FN. On l’a vu dans la rue et sur le net avec l’affaire Dieudonné et la série des manifestations homophobes rassemblant un grand nombre d’individus soutenant les partis de droite qui d’ailleurs se radicalisent vers des thèmes d’extrême droite. On l’a vu avec diverses agressions racistes et antisémites ainsi qu’avec le meurtre d’un jeune antifasciste il y a un an.

Le danger ne se limite pas au phénomène du Front National. Dans le contexte des difficultés pour vivre décemment qui prennent à la gorge des jeunes précaires, des chômeurs, des salariés exténués et endettés, des artisans, des agriculteurs et des petits patrons au bord de la faillite, un énorme ressentiment et une exaspération grandissante se développent contre les partis gouvernementaux. Ce contexte est bien sûr propice à l’explosion de révoltes sociales, mais aussi à l’émergence un jour d’un mouvement de type « Aube dorée » ou « Jobbik ».

Autant dire qu’il y a une urgence certaine à sortir du ronron des formules toute faites, des commentaires larmoyants et du registre de l’indignation moraliste contre le danger de l’extrême droite. Il est temps d’arrêter de faire la leçon de morale à celles et ceux des classes populaires qui votent FN ou sont tentés par ce vote, comme quoi « c’est suicidaire de leur part et qu’ils et elles votent pour leurs pires ennemis ». C’est vrai, sauf que c’est totalement inefficace de le leur répéter car en plus ils le savent déjà, plus ou moins. Mais puisque rien n’est proposé de crédible pour sauver les bases même de leur existence, pour endiguer les forces qui les écrasent, ils ont envie, avant de sombrer, de se venger des gens de gauche et de droite qui ont été en place au gouvernement ou qui ont cautionné ces gens-là. C’est un phénomène psychologique et social qui s’apparente au syndrome du tireur fou débordant de haine contre « l’autre », contre tout le monde et contre lui-même en définitive, après une existence où il n’a connu que mépris et déconvenues dans tous les domaines. En perdurant, les rapports sociaux capitalistes ne produisent pas seulement des marchandises mais aussi, en masse, ce type de personnalité désespérée et destructrice.

Examinons ce qui nous semble nécessaire dans cette situation. Tout d’abord de tourner le dos radicalement aux partis de gauche gouvernementaux car le discrédit de leur politique antisociale catastrophique nous éclaboussera, si ce n’est pas déjà fait. Manifester contre l’extrême droite sans mettre en cause radicalement les mesures prises par Hollande et Valls sous la dictée de la bourgeoisie, mesures qui donnent des ailes à l’extrême droite, c’est manifester à cloche pied avec une chaussure trop petite. Manifester seulement « contre l’austérité », c’est une façon dérisoire et pathétique de ne pas mettre en cause la connexion flagrante et logique entre les exigences du capital et la façon dont l’Etat à son service les appliquent.

Nous avons besoin de nous affirmer fièrement, obstinément, comme des internationalistes conséquents, ouverts aux autres qui souffrent et luttent courageusement dans le monde entier. Les fondements de l’internationalisme reposent sur le fait que le système que nous combattons est mondial, mais qu’il instrumentalise partout les sentiments nationalistes pour diviser les peuples et les classes populaires qui sont potentiellement dangereuses pour sa survie. Il est d’ailleurs de plus en plus clair que le fond de commerce commun aux partis gouvernementaux de droite et de gauche, et des partis d’extrême droite est l’adoration de l’Etat et le nationalisme. Or il n’y a aucune digue séparant le nationalisme de la xénophobie. Et c’est bien pourquoi les antilibéraux qui ne veulent pas être anticapitalistes s’attaquent volontiers à Merkel ou à l’Allemagne en général, plutôt qu’aux patrons français du CAC 40.

C’est le nationalisme qui est ringard, régressif et mortifère. L’internationalisme que nous devons réinventer offre la seule issue positive, nous permettant de préparer un autre monde et d’utiliser les moyens efficaces pour faire disparaître le système du profit, un système qui plonge une grande partie de l’humanité dans des souffrances de plus en plus intolérables. Cela demande de grands efforts communs d’analyse, des partages d’expérience, l’implication dans les luttes et la volonté de les coordonner. C’est une orientation difficile et exigeante car elle suppose de renoncer à des habitudes militantes stériles, à des raisonnements simplistes qui conduisent trop facilement à une agitation vaine ou à un activisme irresponsable.