Fruits Rouges

L’illusion de la maîtrise impériale du chaos par Jorge BEINSTEIN

La mutation du système d’intervention militaires des États-Unis.

L’illusion de la maîtrise

impériale du chaos

par Jorge BEINSTEIN

 

arton20808-2598cLes illusions désespérées font naître la vie dans vos veines.– St. Vulestry

Les gens pensent que les solutions viennent de leur capacité à étudier de manière sensée la réalité qu’ils discernent. En réalité le monde ne marche pas comme ça. Aujourd’hui nous sommes un empire et quand nous agissons nous créons notre propre réalité. Et pendant que vous êtes en train d’étudier cette réalité, nous agissons à nouveau, créant d’autres réalités que vous pourrez aussi étudier. Nous sommes les acteurs de l’Histoire. Et il ne reste à vous tous qu’à étudier ce que nous faisons. – Karl Rove, Conseiller de George W. Bush, Eté 2002 (1)

Guerre et économie

Des concepts comme le Keynesianisme Militaire ou l’Économie de la Guerre Permanente sont de bons éclairages pour comprendre le long cycle de prospérité impériale des Etats-Unis : son décollage il y a plus de 70 ans, son apogée et son entrée récente dans la période de retombée donnant lieu au processus militariste-décadent actuellement en cours.

En 1942 Michal Kelecki a établi les principes de base de ce qui fut connu par la suite comme keynesianisme militaire. En s’appuyant sur l’expérience de l’économie militarisée de l’Allemagne nazie, l’auteur a remarqué que les bourgeoisies d’Europe et des États-Unis avaient des résistances à l’application de politiques de plein-emploi basées sur des incitations en direction du secteur civil alors qu’elles se montraient disposées à les favoriser quand celles-ci s’orientaient vers des activités militaires.(2) Plus avant, Kelecki en pleine guerre froide, a décrit les caractères décisifs de ce qu’il a qualifié comme « triangle hégémonique » du capitalisme nord-américain qui articulait la prospérité interne avec la militarisation, celle-ci étant décrite comme une convergence entre dépenses militaires, manipulation médiatique de l’opinion et haut niveau d’emploi.

Cette réflexion, à laquelle adhérèrent entre autres Harry Magdoff, Paul Baran et Paul Sweezy, établissait à la fois le succès à court ou moyen terme de la stratégie « des Fusils et du Beurre » (Guns and Butter Economy) qui renforçait la cohésion sociale intérieure des Etats-Unis en même temps qu’elle assurait sa présence militaire mondiale mais aussi qu’elle établissait ses limites et son inévitable chute à long terme.

Sweezy et Baran ont pronostiqué (à juste titre) au milieu des années 1960 qu’une des limites radicales de la reproduction du système vient de la dynamique technologique propre au keynesianisme militaire, dans la mesure où l’accroissement de la complexité technique de l’armement tendrait inévitablement à augmenter la productivité du travail en réduisant ses effets positifs sur l’emploi et, à la fin, une industrie de l’armement toujours plus coûteuse aurait des effets nuls, voire négatifs, sur le niveau général de l’emploi (4). C’est cela qui devint évident depuis fin 1990 quand a commencé une nouvelle étape de dépenses militaires croissantes, qui se poursuit actuellement,marquant la fin de l’ère du keynésianisme militaire.

Aujourd’hui, le développement aux USA de l’industrie de l’armement et de ses secteurs associés accroissent la dépense publique en étant cause des déficits fiscaux et de l’endettement mais sans pour autant apporter de façon nette leur contribution au niveau général de l’emploi. En réalité, leur poids financier et leur radicalisation technologique apportent leur contribution de manière décisive au maintien de taux élevés de chômage et d’une croissance anémique ou négative, devenant ainsi un catalyseur qui accélère et approfondit la crise de l’Empire.

D’autre part, les premier textes qui se référaient à ce qu’on appelle « économie de la guerre permanente »apparurent aux États-Unis au début des années 1940 ; Il s’agissait d’une vision simplificatrice qui, en général, sous-estimait les rythmes et les raccourcis de l’Histoire, mais qui est aujourd’hui éminemment utile pour comprendre le développement de la militarisation à très long terme.

Vers 1944 Walter Oakes a défini une nouvelle phase du capitalisme dans laquelle les dépenses militaires occupaient la position centrale ; il ne s’agissait pas d’un fait conjoncturel du à la Deuxième Guerre Mondiale en cours, mais d’une mutation qualitative totale d’un système dont la reproduction universelle étalée pendant plus d’un siècle avait fini par générer des masses d’excédent de capital qui ne trouvaient pas auprès des puissances importantes de lieux d’application dans l’économie civile productrice de biens et services de consommation et de production

L’expérience des années 1930, comme le démontrait Oakes, fait apparaître que ni les actions publiques du New Deal de Roosevelt aux États-Unis, ni la construction d’autoroutes dans l’Allemagne nazi, n’étaient parvenues à un sauvetage significatif de l’économie et de l’emploi : seule la mise en œuvre de l’économie de guerre, en Allemagne d’abord, puis aux États-Unis dès 1940, avait réussi à atteindre ces objectifs (6). Dans le cas de l’Allemagne la course à l’armement s’est terminée par une défaite catastrophique, et dans le cas des États-Unis la victoire n’a pas conduit à la réduction du système militaro-industriel mais bien à son expansion.

En réduisant les efforts de guerre, l’économie des Etats-Unis commença à prendre froid et le danger de la récession se voyait sur son visage. Mais le début de la Guerre Froide et, ensuite, la guerre de Corée (1950) éloignèrent cette perspective en ouvrant un nouveau chapitre de dépenses militaires. En Octobre 1949, Summer Slichter, professeur à l’université de Harvard et très renommé à ce moment-là, remarquait devant des banquiers : [La Guerre Froide]« augmente la demande de biens, aide à maintenir un haut niveau d’emploi, accélère le progrès technologique, toutes choses qui améliorent le niveau de vie dans notre pays. Par conséquent, nous devrions remercier les Russes de leur contribution à ce que le capitalisme fonctionne mieux que jamais aux Etats-Unis ». Vers 1954 apparut dans la revue U.S. News & World Report l’affirmation suivante : « Que signifie la bombe H pour le monde du commerce ? Une longue période de ventes qui vont aller en augmentant dans les prochaines années. Nous pourrions conclure avec cette déclaration : la bombe H a jeté la récession par la fenêtre » (7).

Comme le faisait remarquer au début des années 1950 T. N. Vance, un des théoriciens de « l’économie de la guerre permanente », les Etats-Unis sont entrés dans une succession de guerres qui définissent de manière irréversible les grandes orientations de la société et depuis la guerre de Corée il n’y a qu’à attendre de nouvelles guerres (8).

Dans son texte fondateur de cette théorie, Walter Oakes établit deux pronostics importants : le caractère inévitable d’une Troisième Guerre Mondiale qu’il situe vers 1960 et l’appauvrissement des travailleurs Américains depuis la fin des années 1940, provoqués par la dynamique de concentration des revenus impulsée par le complexe militaro-industriel.

Nous pouvons en principe considérer ces dits pronostics comme infirmés.

La Troisième Guerre Mondiale n’a pas eu lieu même si la Guerre Froide qui a maintenu la pression militariste durant plus de 40 ans s’est renforcée et a été accompagnée de grandes guerre locales (Corée et Vietnam) et d’une série dense de petites et moyennes interventions directes et indirectes de l’Empire. Quand la Guerre Froide s’est éteinte, après un bref intermède dans les années 1990, la guerre universelle de l’Empire a continué contre de nouveaux « ennemis » qui justifiaient son usage (“guerres humanitaires”, “guerre mondiale contre le terrorisme”, etc…) : l’offre de services militaires, l’ « appareil militaire » et les secteurs associés, suscitaient, inventaient, leur propre demande

L’appauvrissement des classes les plus basses des Etats-Unis ne s’est pas accéléré non plus : au contraire, la redistribution keynesienne des ressources s’est maintenue jusque dans les années 1970 et le niveau de vie des travailleurs et des classes moyennes s’est substanciellement amélioré. L’interaction positive entre militarisation et prospérité générale a fonctionné.

Plusieurs facteurs ont contribué à celà. Parmi eux une exploitation plus vaste de ce qui était autour grâce à l’émergence des Etats-Unis en tant que super-puissance mondiale appuyée par son appareil militaire, le rétablissement des puissances capitalistes touchées par la guerre (Japon, Europe occidentale) qui se trouvaient dans la nouvelle époque étroitement associées aux Etats-Unis, ainsi que l’énorme effet amplificateur au niveau intérieur des dépenses militaires sur la consommation, l’emploi et l’innovation technologique.

Quelques uns de ces facteurs, sous-estimés par Oakes, on été pointés au milieu des années 1960 par Sweezy y Baran (10). Cependant, l’arrivée de Ronald Reagan à la Maison Blanche a marqué une rupture dans la tendance (bien que les premiers symptômes de la maladie soient apparus depuis les années 1970) et un processus de concentration des revenus a commencé, lequel s’est accéléré de plus en plus au cours des années qui suivirent

Entre 1950 y 1980, les 1% les plus riches parmi la population des USA absorbaient autour de 10% du Produit National (entre 1968 et1978 ils s’était maintenus en dessous de ce chiffre) mais à partir du début des années 80 cette part a été croissant jusqu’à atteindre 15% en 1990 et s’approcher des 25 % autour de 2009.

Pour leur part, les 10 % les plus riches absorbaient 33% du Produit National en 1950, se maintenant toujours en dessous des 35 % jusqu’à la fin des années 70,. Mais en 1990, ils sont déjà arrivés à 40 % et en 2007 à
50 % (11).

La salaire horaire moyen a été croissant en termes bruts depuis les années 40 jusqu’aux années 70 où il a commencé à baisser. Un quart de siècle plus tard il a diminué de quasiment 20 % (12). A partir de la crise de 2007-2008, avec l’augmentation rapide du chômage s’accélère la concentration [des revenus] et la chute des salaires : certains auteurs emploient l’expression d’ « Implosion salariale ».

L’augmentation du nombre d’habitants des Etats-Unis qui ont recours à des bons d’alimentation (“food stamps”) est un bon exemple de la détérioration sociale. Cette population indigente constituait à peu près 3 000 000 de personnes en 1969 (en pleine prospérité keynesienne) ; Elle a augmenté jusqu’à atteindre 21 000 000 en 1980, 25 000 000 en 1995 et 47 000 000 en 2012 (14)..

Pendant ce temps les dépenses militaires n’ont pas cessé d’augmenter, sous l’impulsion des vagues bellicistes successives, y compris lors de la première grande partie de la Guerre Froide (1946-1991) et lors de la deuxième partie de la « Guerre au Terrorisme » avec ses « Guerres Humanitaires », depuis la fin des années 1990 et jusqu’à présent (Guerre de Corée, Guerre du Vietnam, « Guerre des étoiles » de la période Reagan, Guerre du Kosovo, Guerres d’Irak et d’Afghanistan, etc.)

Après la Deuxième Guerre Mondiale on peut établir deux périodes bien distinctes dans la relation entre dépenses publiques et croissance économique (et de l’emploi) aux Etats-Unis.

La première comprend le milieu des années 40 jusqu’à la fin des années 60. Cette période où les dépenses publiques augmentaient et les taux de croissance économique se maintenaient à un niveau élevé constitue les années dorées du keynesianisme militaire.

Elle est suivie par une période où les dépenses publiques continuent à augmenter tendanciellement mais où les taux de croissance économique oscillent autour d’une ligne descendante, marquant le signe et la fin du keynesianisme : l’effet de multiplication positive de la dépense publique décline inexorablement jusqu’à arriver au dilemme sans solution, évident ces dernière années, de croissance économique anémique où une réduction de la dépense publique comporterait des effets de récession importants tandis que son augmentation possible (de moins en moins possible) n’améliorerait pas la situation de manière significative.

De même que le « succès » historique du capitalisme libéral au XIX° siècle a produit les conditions de sa crise, le keynésien qui l’a dépassée a aussi engendré les facteurs de sa décadence ultérieure.

La marche vers le succès du capitalisme libéral s’est conclue par une gigantesque crise de surproduction et de sur-accumulation de capital qui a déclenché des rivalités entre impérialistes, la militarisation, et a éclaté sous la forme de la Première Guerre Mondiale (1914-1918). La « solution » a consisté à faire grossir l’état et particulièrement ses structures militaires. L’Allemagne et le Japon furent les pionniers en ce domaine.

La transition agitée de turbulences entre l’ancien et le nouveau système a duré à peu près 30 ans (1914-1945) et de celle-ci émergèrent les Etats-Unis en tant qu’unique super-puissance capitaliste intégrant stratégiquement dans sa sphère de domination les autres grandes économies du système. Le keynésianisme militaire américain est apparu alors au centre dominateur des Etats-Unis : au centre du monde capitaliste. Vance remarquait qu’ [« avec le commencement de la Deuxième Guerre Mondiale les Etats-Unis et le capitalisme mondial sont entrés dans lanouvelle période de l’Économie de la Guerre Permanente » (15). C’était ainsi si nous le comprenons comme une victoire définitive du nouveau système précédé d’une étape préparatoire complexe qui a commencé entre 1910 et 1920.

Son origine est marquée par le nazisme, premier essai de “keynesianisme militaire”, et dont le succès fut catastrophique. Sa trame idéologique, qui a poussé aux limites les plus extrêmes le délire de la suprématie occidentale, continue à fournir des idées aux éléments les plus impérialistes de l’occident, comme les faucons de Georges W. Bush ou les sionistes néonazis du XXI° siècle. Par ailleurs, des études rigoureuses du phénomène nazi mettent à découvert non seulement ses racines européennes (fascisme italien, nationalisme français, etc…) mais aussi ses racines américaines (16). Si bien qu’après la guerre le triomphe de l’économie militarisée a pris aux Etats-Unis une apparence « civile » et « démocratique », occultant ses fondements belliqueux.

La décadence du keynesianisme militaire trouve une première explication dans son hypertrophie et son intégration avec une place de parasite impérial plus grande où les machinations financières jouent un rôle décisif. Dans une première étape l’appareil militaro-industriel et son entourage prirent de l’ampleur, convertissant la dépense publique en emplois directs ou indirects, en transferts de technologies qui dynamisaient le secteur privé, en garanties blindées pour les commerces extérieurs de l’Empire, etc… Mais au cours du temps, avec l’accroissement de la prospérité, il encouragea et fut encouragé par une multitude d’organismes sociaux qui vivaient en parasites sur le dos du reste du monde en même temps qu’ils prenaient de plus en plus de poids à l’intérieur.

De plus, la croissance économique continue finit par provoquer une saturation des marchés locaux, des accumulations croissantes de capital, la concentration des entreprises et des ressources. Le capitalisme américain et mondial s’acheminait vers la fin des années 60 vers une grande crise de surproduction qui a provoqué les premières perturbations importantes sous forme de crises monétaires (crise de la Livre Sterling, fin de l’étalon-or en 1971), puis énergétiques (chocs pétroliers de 1973 – 1974 et de 1979) traversées par des dissociations inflationnistes ou récessives (“estanflación”)

Dans les dizaines d’années qui suivirent la crise ne fut pas surmontée mais amortie, reculée, par la surexploitation et la mise à sac du monde alentour, la financiarisation, les dépense militaires, etc… Tout cela n’a pas réinstallé le dynamisme d’après-guerre mais a empêché l’écroulement, a adouci la maladie – tout en l’aggravant à long terme.

Le taux réel de croissance de l’économie américaine a suivi un parcours irrégulièrement descendant et, en conséquence, ses dépenses improductives croissantes ont été de moins en moins couvertes par les recettes fiscales. Au déficit fiscal s’ajoute celui du commerce extérieur, durable à cause de la perte de compétitivité mondiale de l’industrie.

L’Empire est devenu un mega-parasite mondial qui accumule les dettes publiques et privées et entre dans le cercle vicieux déjà vu chez d’autres empires décadents ; le parasitisme dégrade le parasite, le fait devenir de plus en plus dépendant du reste du monde, ce qui exacerbe sn interventionnisme mondial, son agressivité militaire.

Le monde est trop grand du point de vue de ses ressources concrètes (financières, militaires, etc…) mais atteindre l’objectif historiquement impossible de domination mondiale est sa seule possibilité de sauvetage en tant qu’Empire. Les dépenses militaires et le parasitisme en général augmentent, les déficits croissent, l’économie stagne, la tissu social intérieur se détériore… ce que Paul Kennedy a défini comme une « excessive extension impériale » (17) est un fait objectif déterminé par les nécessités impériales qui fonctionne comme un piège de l’Histoire dont l’Empire ne peut sortir.

Dépenses militaires

les dépenses militaires des Etats-Unis semblent sous-estimées par les statistiques officielles. En 2012 les dépenses du Département de la Défense atteignaient 700 000 millions de dollars. Si nous y ajoutons les dépenses qui apparaissent intégrées (diluées) à d’autres lignes budgetaires (Département d’Etat, USAID, Département de l’ !Energie, CIA et autres agences de sécurité, paiement d’intérêts, etc…) ce chiffre atteint les 1,3 billions (millions de millions) de dollars (18). Ce chiffre équivaut à quasiment 9 % du PIB, à 50% des revenus fiscaux prévus, à 100 % du déficit fiscal.

Ces dépenses militaires réelles représentent quasiment 60 % des dépenses militaires mondiales. Si nous y ajoutons les dépenses militaires des pays alliés de l’OTAN et de quelques pays vassaux hors-OTAN comme l’Arabie Saoudite, Israël, ou l’Australie, on arrive à un minimum de 75% .(19)

A partir du grand essor du début, lors de la Deuxième Guerre Mondiale, et de l’accalmie de l’immédiat après-guerre, les dépenses militaires américaines réelles ont oscillé autour d’une tendance ascendante en traversant quatre grandes vagues bellicistes : la guerre de Corée au début des années 50, la guerre du Vietnam des années 60 à la moitié des années 70, la « guerre des étoiles » de l’époque Reagan dans les années 80 et les « guerres humanitaires » et « guerres contre le terrorisme » d’après la Guerre Froide.

Le keynesianisme militaire appartient au passé mais l’idée que guerre extérieure et prospérité intérieure sont liées continue à dominer l’imaginaire de vastes secteurs aux Etats-Unis. Ce sont des reliquats idéologiques sans fondements réels dans le présent mais bien utiles pour donner une légitimité à des aventures guerrières.

Néstor Kirchner, ancien président de l’Argentine, a révélé lors d’une entrevue avec Oliver Stone pour son documentaire “South of the Border” que l’ex-président des Etats-Unis George W. Bush était persuadé que la guerre était la façon de faire croître l’économie des Etats-Unis. La rencontre entre les deux présidents se produisit lors d’un sommet à Monterrey, au Mexique ; en janvier 2004, et la version de président Argentin est celle-ci : « J’ai dit que la solution aux problèmes du moment, je l’ai dit à Bush, c’est un Plan Marshall. Et il s’est mis en colère. Il a dit que le Plan Marshall est une idée déraisonnable des Démocrates et que la meilleurs façon de revitaliser l’économie, c’est la guerre. Et que les Etats-Unis sont devenus plus forts avec la guerre. » (20).

Récemment, Peter Schiff, président de la société de conseils financiers « Euro Pacific Capital” a écrit un texte délirant, amplement diffusé par les publications spécialisées, et dont le titre dit tout : « Pourquoi pas une autre guerre mondiale ? » (21). Il commence son article en signalant que les économistes sont tous d’accord sur le fait que la Deuxième Guerre Mondiale a permis aux Etats-Unis de surmonter la Grande Dépression et que si les guerres d’Irak et d’Afghanistan ne parviennent pas à ranimer de manière durable l’économie américaine c’est du à ce que (« les conflits en question sont trop petits pour être économiquement importants ».

Si nous nous centrons sur l’analyse de la relation entre dépenses militaires, PIB et emploi, nous constatons que :

– les dépenses militaires sont passée de 2 800 000 000 de dollars en 1940 à 91 000 000 000 en 1944
– cela a fait grimper le PIB de 101 000 000 000 de dollars en 1940 à 214 000 000 000 en 1944 (le PIB a doublé en seulement 4 ans)
– le taux de chômage avait à peine baissé de 9 % à 8 % entre 1939 et 1940, alors qu’en 1944 il avait chuté à 0,7 %

Le premier bond important dans les dépenses militaires s’est produit entre 1940 et 1941 quand celles-ci passèrent de 2 800 000 000 de dollars à 12 700 000 000, ce qui équivalait à 10 % du PIB (22), proportion assez semblable à celle de 2012 (1,3 billions de dollars, soit approximativement 9 % du PIB).

Cela veut dire que les dépenses militaires de 1944 étaient 7 fois plus élevées que celles de 1941. Si on transcrit ce bond en chiffres actuels, cela signifie que les dépenses militaires réelles des Etats-Unis devraient atteindre en 2015 quelques 9 billions de dollars, l’équivalent par exemple de 7 fois le déficit fiscal de 2012.

Une succession de bonds dans la dépense publique entre 2012 et 2015 serait cause d’une accumulation gigantesque de déficits que ni les épargnants américains ni le reste du monde ne seraient à même de couvrir en achetant des titres à un empire devenu fou.

Schift rappelle dans son texte que les épargnants Américains ont acheté pendant la Deuxième Guerre Mondiale 186 000 000 000 de dollars en bons du trésor, ce qui constitue l’équivalent de 75 % de la totalité des dépenses du gouvernement fédéral entre 1941 et 1045, concluant qu’une telle « prouesse » est impossible aujourd’hui.
C’est simplement, nous explique Schift en poussant à l’extrême son raisonnement sinistre, qu’il n’y a pas où obtenir l’argent qu’il faudrait pour mettre en œuvre une stratégie militaire-réanimatrice analogue à celle de 40 – 45.

En réalité, cette impossibilité est bien la plus forte. L’économie des Etats-Unis de 1940 était dominée par la production, principalement industrielle, alors qu’actuellement la consumérisme, toute une série de services parasites (à commencer par les « bouquets » financiers), la décadence généralisée de la culture de la production, etc…nous indiquent que même si on appliquait une injection de fonds publics équivalente à celle de 40 – 45, on ne pourrait pas atteindre une réanimation de cette envergure. Le parasite est trop gros, sa vieillesse est très avancée, et aucune médecine keynesienne ne peut le soigner ou faire au moins qu’il soit capable de recouvrer une partie importante de sa force juvénile.

L’illusion de la maîtrise impériale du chaos

On peut établir une convergence entre l’hypothèse de l’ « économie de guerre permanente » et celle du« keynesianisme militaire », cette dernière exprimant la première étape du phénomène (approximativement entre 1940 et 1970). Ce furent les années de la prospérité impériale dont les dernières années déjà mêlées à des symptômes évidents de crise se sont prolongées jusqu’à la fin de la Guerre Froide. A cette période florissante a succédé une seconde, post-keneysienne, caractérisée par la domination financière, la concentration des revenus, la baisse salariale, la marginalisation et la dégradation culturelle en général, période durant laquelle l’appareil militaire a opéré comme un accélérateur de la décadence, provoquant déficits fiscaux et endettement public.

Le choix de la privatisation de la guerre est apparu comme une réponse « efficace » à la baisse de l’esprit combatif de la population (difficultés croissantes dans le recrutement obligatoire de citoyens à partir de la défaite du Vietnam). Cependant le remplacement de citoyens-soldats par des soldats-mercenaires, ou bien la présence prédominante de ceux-ci finit tôt ou tard par provoquer de sérieux dommages dans le fonctionnement des structures militaires : ce n’est pas la même chose que de gérer des citoyens normaux et une troupe de délinquants.

Quand les basses classes, les bandits, prédominent dans une armée, celle-ci devient une armée de bandits, et une armée de bandits n’est pas une armée. Le potentiel de division des mercenaires est à long terme quasiment impossible à contrôler et leur peu d’ardeur au combat ne peuvent être compensées que très partiellement par des déploiements technologiques extrêmement coûteux et aux résultats incertains.

La conformation de forces clandestines d’élite et non-mercenaires , appuyées sur un appareil technologique sophistiqué, capables de porter ponctuellement des coups dévastateurs à l’ennemi, comme c’est le cas du Joint Special Operations Command (JSOC), sont de bons outils terroristes mais ne remplacent les fonctions d’une armée d’occupation et à moyen terme (souvent à court terme), elles finissent par renforcer l’esprit de résistance de l’ennemi.

On pourrait résumer de manière caricaturale la nouvelle stratégie militaire de l’Empire en s’appuyant sur diverses formes de « guerre informelle » utilisant ensemble des mercenaires (beaucoup de mercenaires) et des escadrons de la mort (type JSOC ), des bombardements massifs, des drones, le contrôle des médias, des assassinats de dirigeants technologiquement sophistiqués. La guerre devient celle d’une élite, se transforme en un ensemble d’opérations mafieuses, s’éloigne physiquement de la population américaine et ceux qui la mènent commencent à la considérer comme un jeu virtuel dirigé par des gangsters.

Par ailleurs, l’utilisation majoritaire de structures à la fois mercenaires et clandestines pour les interventions extérieures a des effets contre-productifs pour le système institutionnel de l’Empire, aussi bien du point de vue du contrôle des opérations que du point de vue des changements (et de la dégradation) dans les relations de pouvoir internes. Le comportement de gangster, la mentalité mafieuse, finissent par s’emparer.des hauts commandements civils et militaires et se traduit au début par des actions vers l’extérieur, les autres pays, puis (rapidement) par des règlements de comptes, par des conduites habituelles à l’intérieur du système de pouvoir.

Le but objectif (au delà des discours et prises de position officielles) de la « nouvelle stratégie » n’est pas l’établissement de solides régimes vassaux , ni l’installation d’occupations militaires durables qui contrôleraient les territoires de manière directe mais c’est bien de déstabiliser, de briser les structures de la société, les identités culturelles, de diminuer ou éliminer les dirigeants. Les expérience de l’Irak et de l’Afghanistan (et du Mexique) et, plus récemment, celles de la Libye et de la Syrie confirment cette hypothèse.

Il s’agit de la stratégie du chaos périphérique, de la transformation des pays et des régions les plus vastes en aires désorganisées, balkanisées, dotées d’états-fantômes, de classes sociales (hautes, moyennes et basses) dégradées en profondeur, incapables de se défendre, de résister, face aux pouvoirs politique et économique d’un Occident qui peut ainsi s’emparer impunément de leur ressources naturelles, de leurs marchés et de leurs ressources humaines (de ce qui en reste).

Cet impérialisme fanatique du XXI° siècle correspond à des tendances à la désintégration dans les sociétés capitalistes dominantes, en premier lieu celle des Etats-Unis. Ces économies ont perdu leur potentiel de croissance vers 2012 après 5 années de crise financière. Elles oscillent entre la croissance anémique (Etats-Unis), la stagnation tournée vers la récession (Union Européenne) et la contraction de la production (Japon).

Les états, les entreprises, et les consommateurs, sont écrasés par les dettes. La somme des dettes publiques et privées représente plus de 500 % du PIB au Japon et en Angleterre et plus de 300 % en Allemagne, en France et aux Etats-Unis dont le gouvernement fédéral était en 2011 au bord du défaut [de paiement]. pour comble de dettes et de systèmes productifs financés, il existe une masse financière mondiale équivalant à une vingtaine de fois le Produit Brut Mondial. Ce moteur dynamisant, cette drogue indispensable au système, a cessé de croître il y a approximativement 5 ans et les gouvernements des principales puissances tentent d’empêcher sa récession.

Alors se présente l’illusion d’une sorte de maîtrise stratégique depuis les hauteurs, depuis les sommets de l’Occident, sur les basses-terres, sur la périphérie, où pullulent des milliers de millions d’êtres humains dont les identités culturelles et les institutions sont vues comme des obstacles à la rapine. Les élites de l’Occident, tout l’empire dirigé par les Etats-Unis, sont chaque jour davantage persuadés que la rapine en question aura une vieillesse prolongée et éloignera le fantasme de la mort.

Le chaos périphérique apparaît à la fois comme le résultat concret d’interventions militaires et financières (produit de la reproduction décadente des sociétés) et comme le fondement de féroces pillages. Le géant impérial cherche à profiter du chaos pour finir par introduire ce chaos dans ses propres rangs ; la destruction souhaitée du monde extérieur n’est pas autre chose que l’auto-destruction du capitalisme comme système mondial, sa perte rapide de rationalité. Le fantasme autour de la maîtrise impérialiste du chaos dans le monde extérieur représente une profonde crise de perception, la croyance que les désirs du puissants deviennent facilement des réalités. L’imaginaire et le réel se confondent en formant un énorme bourbier psychologique.

En réalité, les formes opératives de la « stratégie » de la maîtrise impériale du chaos la transforment en un enchevêtrement de tactiques qui essaient de donner une forme à une masse de plus en plus incohérente, prisonnière du court-terme. Ce qui avait la prétention de devenir la nouvelle doctrine militaire, la pensée stratégique innovante qui répondait à la réalité du monde actuel en facilitant sa domination par le capitalisme n’est pas autre chose qu’une illusion désespérée engendrée par le mouvement de la décadence.

Derrière l’apparence d’ « offensive stratégique » font irruption les gestes de la main défensifs, historiquement, d’un système dont la direction impériale est en train de perdre la capacité d’appréhender la totalité du réel. La raison d’état est en train de devenir un délire criminel extrêmement dangereux compte tenu du gigantisme des Etats-Unis et de ses alliés Européens.

Jorge Beinstein

Cette conférence a été donnée au Seminario Nuestra América y Estados Unidos – Défis du XXI° Siècle – à la faculté des Sciences Economiques d’Equateur, à Quito les 30 et 3I janvier 2013.

Source : La ilusión del metacontrol imperial del caos sur le site Rebelion

Repris du Grand Soir qui en a donné une traduction en 2 parties qui ont été réunies ici.

Traduction : A. M. 

Jorge Beinstein est Docteur en Sciences Économiques, lauréat de la faculté de Besançon, en France. Mais ses centaines de publications internationales ne sont pas traduites officiellement en français.

 

Jorge Beinstein est spécialiste en pronostics économiques et a été durant les 25 dernières années consultant d’organismes internationaux et de gouvernements.
Actuellement il est professeur titulaire dans les universités de Buenos Aires et de Cordoba, en Argentine et de La Havane à Cuba . Il est directeur du Centre de prospective et de gestion des systèmes (CEPROS)
.

Notes :

(1), Ron Suskind, Without a doubt : faith, certainty and the presidency of George W. Bush, The New York Times, 17-10-04.

(2), Su exposición desarrollada en la Marshall Society (Cambridge) en la primavera de 1942 fue publicada el año siguiente. Michal Kalecki, Political Aspects of Full Unemployment, Political Quaterly, V 14, oct.-dec. 1943.

(3), Michal Kalecki, The Last Phase in the transformation of Capitalism, Monthly Review Press, Nueva York, 1972.

(4), Paul Sweezy & Paul Baran, Monopoly Capital, Monthly Review Press, Nueva York, 1966.

(5), Scoot B. MacDonald, Globalization and the End of the Guns and Butter Economy, KWR Special Report, 2007.

(6), Oakes, Walter J., Towards a Permanent War Economy ?, Politics, February 1944.

(7), Ambas citas aparecen en el texto de John Bellamy Foster, Hannah Holleman y Robert W. McChesney, The U.S. Imperial Triangle and Military Spending, Monthly Review, October 2008.

(8), Vance, T. N. 1950, After Korea What ? An Economic Interpretation of U.S. Perspectives, New International, NovemberDecember ; Vance, T. N. 1951, The
Permanent Arms Economy, New International.

(9), Oakes, Walter J, artículo citado.

(10), Paul Sweezy & Paul Baran, libro citado.

(11), Thomas Piketty & Emmanuel Saez, Top Incomes and the Great Recession : Recent Evolutions and Policy Implications, 13th Jacques Polak Annual Research
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(12), Fuente : U.S. Bureau of Labor Statistics.

(13), Lawrence Mishel and Heidi, The Wage Implosion, Economic Policy Institute, June 3, 2009.

(14), FRAC, Food Research and Action Center- SNAP/SNAP/Food Stamp
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(15), Vance T. N, The Permanent War Economy, New International, Vol 17, Nº 1,
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(18), Chris Hellman, $ 1,2 Trillon : The Real U.S. National Security Budget No One Wants You to Know About, Alert Net, March 1, 2011.

(19), Fuentes : SIPRI, Banco Mundial y cálculos propios.

(20), El video de la entrevista Kirchner-Stone publicado por Informed Comment/Juan Cole está localizado en : -angrily-said-war-would-grow-us-economy.html&ei=BYYCUYCnC4P88QSX3oGACA

(21), Peter D. Schiff, Why Not Another World War ?, Financial Sense, 19 Jul 2010.

(22), Vance T. N, 1950, artículo citado en (14).

(23), Dilip Hiro, The Cost of an Afghan ’Victory’, The Nation, 1999 February 15.

(24), Una delegación de la oposición siria viajó a Kosovo, en abril de 2012, para la firma oficial de un acuerdo de intercambio de experiencias en materia de guerrilla antigubernamental. Red Voltaire, Protesta Rusia contra entrenamiento de provocadores sirios en Kosovo, 6 de Junio de 2012.

(25), William S. Lind, Colonel Keith Nightengale (USA), Captain John F. Schmitt (USMC), Colonel Joseph W. Sutton (USA), and Lieutenant Colonel Gary I. Wilson (USMCR), The Changing Face of War : Into the Fourth Generation, Marine Corps Gazette, October 1989.

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