Fruits Rouges

GOUVERNER PAR LA DETTE de Maurizio Lazzarato

GOUVERNER PAR LA DETTE

de Maurizio Lazzarato

 

1642223GOUVERNER PAR LA DETTE
Maurizio Lazzarato

aux éditions Les prairies ordinaires
240 pages, 16 €

ISBN 978-2-35096-089-0

« Que devient l’homme endetté pendant la crise ?

Quelle est sa principale activité ?

La réponse est très simple : il paye. »

Experts, hommes politiques et éditorialistes sont unanimes : la dette qui grève les finances publiques entrave la croissance, fait exploser le chômage. Les États doivent à tout prix se désendetter s’ils veulent rassurer les marchés et retrouver le chemin de la prospérité. Le diagnostic de Maurizio Lazzarato est tout autre : la dette, dans le système capitaliste, n’est pas d’abord une affaire comptable, une relation économique, mais un rapport politique d’assujettissement et d’asservissement. Elle devient infinie, inexpiable, impayable, et sert à discipliner les populations, à imposer des réformes structurelles, à justifier des tours de vis autoritaires, voire à suspendre la démocratie au profit de « gouvernements techniques » subordonnés aux intérêts du capital.
La crise économique de 2008 n’a fait qu’accélérer le rythme de formation d’un « nouveau capitalisme d’État », qui organise une gigantesque confiscation de la richesse sociale par le biais de l’impôt. Dans un inquiétant retour à la situation qui a précédé les deux guerres mondiales, l’ensemble du procès d’accumulation est tout entier gouverné par le capital financier, qui absorbe des secteurs qu’il avait jusqu’alors épargnés, comme l’éducation, et qui tend à s’identifier avec la vie même. Face à la catastrophe en cours et au désastre qui s’annonce, il est urgent de sortir de la valorisation capitaliste, de nous réapproprier nos existences, savoir-faire, technologies et de renouer avec le possible en composant, collectivement, un front du refus.

Gouverner par la dette, le dernier livre paru de Maurizio Lazzarato, comporte un lexique introductif : Austérité, Dette publique, Impôt, Croissance, Crise, Capitalisme d’état, Gouvernementalité, Lutte de classe, Finance, Transversalité, Capital humain, Réformisme, Refus du travail, Rupture, Destitution/Institution, Représentation, Possible, Machines et signes, Le capital est un opérateur sémiotique, Force.
On peut lire ces 20 pages sur le site des éditions des Prairies ordinaires : LIRE

Comprendre la classe. Vers une approche analytique intégrée par Erik Olin Wright

Comprendre la classe

Vers une approche analytique intégrée

par Erik Olin Wright

Dans ce texte extrait du dernier numéro de Contretemps (n° 21), initialement paru dans la New Left Review en 2009, le sociologue marxiste Erik Olin Wright examine les enjeux d’une synthèse entre trois approches théoriques de la notion de classe sociale, focalisées respectivement sur les attributs individuels, l’accaparement des opportunités, et les rapports de domination et d’exploitation.

Quand j’ai commencé à écrire à propos de la classe au milieu des années 1970, les sciences sociales marxiste et positiviste m’apparaissaient comme des paradigmes distincts dans leurs fondements, incommensurables et en guerre.1 Je considérais que le marxisme se caractérisait à la fois par des prémices épistémologiques et des approches méthodologiques différents, qui s’opposaient fondamentalement à celles propres à la science sociale orthodoxe (mainstream). J’ai depuis eu l’occasion, et ce à de multiples reprises, de repenser la logique sous-jacente à mon approche de l’analyse de classe.2 Bien que je continue à travailler dans le cadre de la tradition marxiste, je ne conçois plus le marxisme comme un paradigme englobant qui serait par essence incompatible avec la sociologie « bourgeoise ».3

Alors que j’ai défendu dans le passé l’idée d’une supériorité générale de l’analyse marxiste de la classe sur ses principaux rivaux sociologiques – en particulier les approches wébériennes et celles adoptées dans le cadre de la recherche orthodoxe sur la stratification sociale –, il me semble aujourd’hui que les différentes manières d’analyser la classe sont toutes capables de contribuer à une compréhension plus approfondie, dans la mesure où elles mettent au jour des processus causaux différents qui sont à l’œuvre dans la structuration des aspects micro et macro de l’inégalité dans les sociétés capitalistes. Parce qu’elle parvient à donner à voir des mécanismes réels qui affectent un grand nombre de problèmes importants, la tradition marxiste est un précieux corps de concepts ; pour autant, cela ne signifie pas qu’elle détiendrait un monopole sur la capacité à mettre en évidence de tels mécanismes. En pratique, la recherche sociologique telle que la pratique les marxistes devrait combiner les mécanismes spécifiquement identifiés par le marxisme avec l’ensemble des autres processus causaux qui paraissent pertinents pour accomplir telle ou telle tâche explicative.4 Ce qu’on pourrait appeler un « réalisme pragmatique » s’est substitué au « combat des paradigmes ».

Par souci de simplicité, je me concentrerai dans ce qui suit sur trois séries de processus causaux pertinents pour l’analyse de classe, chacun étant associé à un axe différent de la théorie sociologique. La première caractérise les classes à partir des propriétés et des conditions matérielles d’existence des individus. La seconde met l’accent sur les modalités selon lesquelles les positions sociales permettent à certaines personnes d’exercer un contrôle sur les ressources économiques tout en excluant les autres – définissant les classes en référence aux processus d’accaparement des opportunités (opportunity hoarding). La troisième approche conçoit les classes comme étant structurées par des mécanismes de domination et d’exploitation, en vertu desquels les positions économiques octroient à certaines personnes un pouvoir sur les vies et les activités des autres. La première désigne l’approche mise en œuvre dans le cadre des recherches sur la stratification sociale, la seconde consiste dans la perspective wébérienne, et la troisième est associée à la tradition marxiste. Lire la Suite

Il faut à tout ce monde un grand coup de fouet. Mouvements sociaux et crise politique dans l’Europe médiévale par Silvia Federici

Il faut à tout ce monde

un grand coup de fouet.

Mouvements sociaux et crise politique

dans l’Europe médiévale

par Silvia Federici

Le texte qui suit est assez long pour un article pour la bonne raison qu’il constitue le premier chapitre de « Caliban et la sorcière » à paraître aux éditions Entremonde en juin 2014. Il est publié en exclusivité par l’excellente revue Période, aussi contrairement à notre habitude, nous ne publierons pas l’intégralité de ce chapitre, mais seulement l’introduction, laissant ainsi à Période la responsabilité du maintien en ligne de ce texte essentiel.

Dés ce premier chapitre l’apport théorique de Silvia Federici est en effet considérable :

– Les prolétaires n’ont pas attendu la révolution industrielle pour menacer l’ordre établi par les classes exploiteuses.

– La bataille a été rude, la victoire possible et à portée de main. Les succès locaux aurait pu se généraliser.

– La force prolétarienne était d’autant plus importante que l’unité hommes-femmes était réelle.

– les travailleurs et travailleuses non qualifiés ont été le fer de lance des combats.

– Les religions dissidentes, les sectes et les hérésies ont fournis les cadres théoriques et organisationnels de la plupart de ces luttes. Ces hérésies étaient somme toute assez proches de l’église primitive et utilisaient le message révolutionnaire des évangiles. Les théologies de la libération ne sont donc pas une nouveauté.

-Menacée dans son pouvoir temporel l’Eglise officielle a été le grand stratège de la réaction.

– La victoire de la réaction sur le mouvement prolétarien au Moyen Age n’a été possible que par l’union des trois classes possédantes, Noblesse-Bourgeoisie-Clergé, qui s’unirent pour créer l’Etat centralisateur. La Bourgeoisie est donc bien dés l’origine cofondatrice de l’Etat central moderne et ne se débarrasse de ses alliés encombrants lors de la Révolution bourgeoise que lorsqu’elle le juge utile et possible.

– L’arme décisive pour vaincre le mouvement prolétarien a été la création de la misogynie d’état. La division obtenue ainsi dans le camp prolétarien devait durablement l’affaiblir. C’est toujours le cas aujourd’hui.

Comme on le voit dés le premier chapitre il est proposé un fondement historique à ce que la pensée critique établit péniblement depuis des dizaines d’années dans une synthèse magistrale de ce que la recherche en histoire à produit de meilleur.

Nous attendons impatiemment la suite et guettons la parution de « Caliban et la sorcière » dont nous aurons certainement l’occasion de reparler.

Fruits rouges

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tumblr_n2ucaeYLF61rngtpmo1_500-280x380L’histoire est un champ de bataille, c’est aussi le cas au Moyen Ầge. Grèves de loyers et de taxes, hérésies communistes, libération sexuelle et luttes des femmes pour le contrôle des naissances, telles sont les aventures méconnues des pauvres et des prolétaires en Europe entre le XIIe et le XVe siècle. Dans ce premier chapitre de « Caliban et la sorcière », publié en exclusivité avec l’aimable autorisation des éditions Entremonde, Silvia Federici fait le récit de ces révoltes antiféodales, et de la contre-révolution aux origines du patriarcat moderne. La sortie de cet ouvrage féministe majeur est prévue pour juin 2014.

 

Il faut à tout ce monde endurer un grand coup de fouet. Un tel tapage s’annonce que les impies se verront jetés à bas de leurs sièges, et les humbles s’élèveront.

Thomas Müntzer, 1524 1.

Certes, après ces siècles de luttes, il est clair que l’exploitation reste présente, que c’est surtout sa forme qui a changé : le sur-travail extrait par les maîtres d’aujourd’hui, ici et là, n’est peut-être pas dans un rapport inférieur au travail total que celui que retiraient ceux d’hier. Mais le changement des conditions de l’exploitation ne me semble pas négligeable […] L’important est le mouvement vers la libération […]

Pierre Dockès, Libération médiévale, 1979, p. 7.

Introduction

Une histoire des femmes et de la reproduction au cours de la « transition vers le capitalisme » doit débuter par les luttes que le prolétariat de l’Europe médiévale (petits paysans, artisans, journaliers) mena contre le pouvoir féodal sous toutes ses formes. C’est seulement en évoquant ces luttes, avec leur cortège de revendications, d’aspirations sociales et politiques et leurs pratiques d’opposition, que nous pouvons comprendre le rôle que les femmes jouèrent dans la crise du féodalisme, et pourquoi le capitalisme devait, pour se développer, anéantir leur pouvoir, comme il le fit durant les trois siècles que dura la persécution des sorcières. Sous l’angle de cette lutte, il ressort que le capitalisme ne fut pas le résultat d’une évolution graduelle accouchant les puissances économiques en gestation dans la matrice de l’ordre ancien. Le capitalisme fut la réplique des seigneurs féodaux, des marchands patriciens, des évêques et des papes, à un conflit social pluriséculaire, qui finit par ébranler leur pouvoir et donner « au monde entier une secousse ». Le capitalisme fut la contre-révolution qui réduisit à néant les possibilités ouvertes par la lutte antiféodale. Ces possibilités, si elles étaient devenues réalités, nous auraient épargné l’immense destruction de vies humaines et de l’environnement naturel qui a marqué la progression des rapports capitalistes dans le monde entier. Il faut bien le souligner, parce que cette croyance en une « évolution » depuis le féodalisme vers le capitalisme, tenu pour une forme supérieure de vie sociale, n’a toujours pas disparu.

Mais on ne peut saisir comment l’histoire des femmes recoupe celle du développement capitaliste si l’on ne s’intéresse qu’aux terrains classiques de la lutte des classes, services en travail, taux de salaire, rentes et titres, et si l’on méconnait les nouvelles visions de la vie sociale et la transformation des rapports de genre que ces conflits ont engendrés. Il ne faut pas les minorer. C’est au cours de la lutte antiféodale que nous trouvons trace de la première occurrence connue dans l’histoire européenne d’un mouvement populaire de femmes s’opposant à l’ordre établi et participant de l’élaboration de modèles de vie communautaires alternatifs. La lutte contre le pouvoir féodal produisit aussi les premières tentatives organisées de mettre en cause les normes sexuelles dominantes et d’établir des rapports plus égalitaires entre hommes et femmes. Combinées au refus des servitudes et des relations marchandes, ces formes conscientes de transgression sociale élaboraient une puissante alternative, non seulement au féodalisme, mais aussi à l’ordre capitaliste qui devait supplanter le féodalisme, démontrant qu’un autre monde était possible, et nous imposant de nous demander pourquoi il ne devint pas réalité. Ce chapitre cherche des réponses à cette question, en examinant comment les rapports entre hommes et femmes et la reproduction de la force de travail furent redéfinis en s’opposant à l’ordre féodal.

Il faut également revenir sur les luttes sociales du Moyen Âge parce qu’elles écrivirent un nouveau chapitre dans l’histoire de l’émancipation. À leur apogée, elles revendiquèrent un ordre social égalitaire fondé sur le partage de la richesse et le refus des hiérarchies et du pouvoir autoritaire. Elles devaient rester des utopies. En lieu de royaume céleste, que prophétisaient les prédicateurs hérétiques et millénaristes, la disparition du féodalisme céda la place à la maladie, la guerre, la famine et la mort – les quatre cavaliers de l’Apocalypse tels qu’ils sont représentés dans la célèbre gravure d’Albrecht Dürer, hérauts véritables de la nouvelle époque capitaliste. Il faut néanmoins prendre les tentatives que fit le prolétariat médiéval pour « renverser le monde » au sérieux, car malgré leur échec, elles mirent en crise le système féodal et, en leur temps, elles furent « authentiquement révolutionnaires », car elles n’auraient pu vaincre sans « un remaniement total de l’ordre social 2 ». Lire la « transition » du point de vue de la lutte antiféodale du Moyen Âge nous permet aussi de reconstituer les dynamiques sociales sous-jacentes aux enclosures en Angleterre et à la conquête des Amériques. Par cette lecture, nous pouvons surtout faire ressortir quelques-unes des raisons pour lesquelles l’extermination des « sorcières » et l’extension de l’emprise de l’État sur tous les aspects de la reproduction devinrent aux XVIe et XVIIe siècles les pierres angulaires de l’accumulation primitive.

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« L’Aube des Damnés » de Ahmed Rachedi (1965)

« L’Aube des Damnés »

Scénario : René Vautier, Ahmed Rachedi, Mouloud Mammeri
Commentaire : Mouloud Mammeri
Image : Nasreddine Guenefi
Montage : Rabah Dabouz
Avec Sid Ahmed Agoumi,
Samia, Mahdia Magroufel, Hamou Saadaoui, Daniel Boukman, Salah Teskouk.

Ce film est un montage d’images d’archives sur l’histoire de la colonisation en Afrique et sur les luttes de Libération. Sur un commentaire de Mouloud Mammeri.

Émancipation et égalité : une généalogie critique par Joan W. Scott

Dans cette contribution au colloque Penser l’émancipation, qui s’est tenu en février 2014 à Nanterre, la théoricienne féministe Joan W. Scott revient sur les usages racistes de l’émancipation sexuelle dans les dernières décennies. Elle retrace les origines de cette dérive dans la récupération néolibérale de la rhétorique de la libération sexuelle. Réaliser son désir sexuel est devenu une condition pour accéder à la citoyenneté ; dès lors, la répression sexuelle est corrélativement le stigmate permettant d’exclure des groupes sociaux du droit à avoir des droits, les musulmanes en particulier. Le texte de Joan W. Scott est un avertissement contre les dangers d’une vision libérale de la démocratie sexuelle. 

Joan W. Scott est historienne, professeure à la chaire Harold F. Linder de l’Institute for Advanced Study, à Princeton, et membre du comité de rédaction de The Journal of Modern History. Parmi ses nombreux ouvrages, sont notamment traduits en français : La citoyenneté paradoxale: les féministes françaises et les droits de l’homme (Albin Michel, 2008), Théorie critique de l’histoire. Identités, expériences, politiques (Fayard, 2009) et De l’utilité du genre (Fayard, 2012).

Émancipation et égalité :

une généalogie critique

par Joan W. Scott

Joan Wallach Scott Le mot émancipation n’a rien de simple. En anglais, d’après le dictionnaire (Oxford English Dictionnary), il signifie la levée de « restrictions imposées par une force physique supérieure, ou une obligation légale ». Historiquement, le mot émancipation a souvent été synonyme de libération ou de liberté, mais pas nécessairement d’égalité. La fin de la sujétion légale ou psychologique n’impliquait pas l’instauration d’une égalité sociale ou économique ni même politique dans l’esprit de ceux qui, par le passé, ont détenu les rênes du pouvoir, ou chez ceux qui n’ont jamais été soumis à des formes de domination de ce type. Lire la Suite