Fruits Rouges

Comprendre la classe. Vers une approche analytique intégrée par Erik Olin Wright

Comprendre la classe

Vers une approche analytique intégrée

par Erik Olin Wright

Dans ce texte extrait du dernier numéro de Contretemps (n° 21), initialement paru dans la New Left Review en 2009, le sociologue marxiste Erik Olin Wright examine les enjeux d’une synthèse entre trois approches théoriques de la notion de classe sociale, focalisées respectivement sur les attributs individuels, l’accaparement des opportunités, et les rapports de domination et d’exploitation.

Quand j’ai commencé à écrire à propos de la classe au milieu des années 1970, les sciences sociales marxiste et positiviste m’apparaissaient comme des paradigmes distincts dans leurs fondements, incommensurables et en guerre.1 Je considérais que le marxisme se caractérisait à la fois par des prémices épistémologiques et des approches méthodologiques différents, qui s’opposaient fondamentalement à celles propres à la science sociale orthodoxe (mainstream). J’ai depuis eu l’occasion, et ce à de multiples reprises, de repenser la logique sous-jacente à mon approche de l’analyse de classe.2 Bien que je continue à travailler dans le cadre de la tradition marxiste, je ne conçois plus le marxisme comme un paradigme englobant qui serait par essence incompatible avec la sociologie « bourgeoise ».3

Alors que j’ai défendu dans le passé l’idée d’une supériorité générale de l’analyse marxiste de la classe sur ses principaux rivaux sociologiques – en particulier les approches wébériennes et celles adoptées dans le cadre de la recherche orthodoxe sur la stratification sociale –, il me semble aujourd’hui que les différentes manières d’analyser la classe sont toutes capables de contribuer à une compréhension plus approfondie, dans la mesure où elles mettent au jour des processus causaux différents qui sont à l’œuvre dans la structuration des aspects micro et macro de l’inégalité dans les sociétés capitalistes. Parce qu’elle parvient à donner à voir des mécanismes réels qui affectent un grand nombre de problèmes importants, la tradition marxiste est un précieux corps de concepts ; pour autant, cela ne signifie pas qu’elle détiendrait un monopole sur la capacité à mettre en évidence de tels mécanismes. En pratique, la recherche sociologique telle que la pratique les marxistes devrait combiner les mécanismes spécifiquement identifiés par le marxisme avec l’ensemble des autres processus causaux qui paraissent pertinents pour accomplir telle ou telle tâche explicative.4 Ce qu’on pourrait appeler un « réalisme pragmatique » s’est substitué au « combat des paradigmes ».

Par souci de simplicité, je me concentrerai dans ce qui suit sur trois séries de processus causaux pertinents pour l’analyse de classe, chacun étant associé à un axe différent de la théorie sociologique. La première caractérise les classes à partir des propriétés et des conditions matérielles d’existence des individus. La seconde met l’accent sur les modalités selon lesquelles les positions sociales permettent à certaines personnes d’exercer un contrôle sur les ressources économiques tout en excluant les autres – définissant les classes en référence aux processus d’accaparement des opportunités (opportunity hoarding). La troisième approche conçoit les classes comme étant structurées par des mécanismes de domination et d’exploitation, en vertu desquels les positions économiques octroient à certaines personnes un pouvoir sur les vies et les activités des autres. La première désigne l’approche mise en œuvre dans le cadre des recherches sur la stratification sociale, la seconde consiste dans la perspective wébérienne, et la troisième est associée à la tradition marxiste. Lire la Suite

Puissance et limites du marxisme par Victor Serge (1939)

Victor SERGE

PUISSANCE

ET LIMITES DU MARXISME

Le Marxisme a subi, depuis la publication du Manifeste Communiste en 1848, bien des transformations et bien des attaques. Il se trouve encore des critiques – et parfois bien intentionnés – pour l’affirmer périmé, réfuté, ruiné par l’histoire. L’obscure mais énergique conscience de classe des derniers défenseurs du monde capitaliste de la production voit pourtant en lui son ennemi spirituel et social le plus dangereux. Lire la Suite